République centrafricaine : « Malgré le retour au calme, nous rentrons dans la phase la plus délicate »

Avril 2013  Hopital Communautaire de Bangui
Avril 2013 - Hopital Communautaire de Bangui ©Jean-Paul Delain/MSF

Serge St-Louis revient de neuf mois en République centrafricaine (RCA) où il était chef de mission pour MSF. Il était donc sur le terrain quand - fin 2012 - la Séléka (nouvelle coalition de groupes rebelles centrafricains) a pris le contrôle de plusieurs villes du pays avant de finalement rentrer - fin mars - dans Bangui, la capitale, où elle a achevé sa prise de pouvoir. Il fait le point sur la situation post-conflit, les enjeux et les perspectives pour le pays, pour son système de santé et pour MSF.

« Au plus fort de la crise, les affrontements, tirs et exactions étaient quotidiens. Aujourd’hui, la tension et la violence retombant, nous rentrons dans la phase la plus délicate : un faux-semblant de calme, fragile et potentiellement explosif. Les deux principales mouvances de la Séléka vont devoir entamer des négociations pour le partage du pouvoir à venir. Il risque d’y avoir des frictions et des heurts au sein de cette jeune coalition.

De plus, le contexte centrafricain est devenu plus complexe. Il y a 4-5 mois, la Séléka a massivement recruté : des étrangers, des mercenaires et aussi, malheureusement, des enfants soldats. Le 24 mars, ce sont environ 3 000 hommes qui sont ainsi rentrés dans Bangui ; et ce recrutement se poursuit. On compte deux états-majors, l’officiel des Forces Armées Centrafricaines (FACA) ; et de facto, celui de la Séléka.

En tant qu’organisation médicale, nous sommes très préoccupés par les besoins laissés sans réponse d'une population déjà très vulnérable avant l'offensive de la Séléka. Les déplacés se comptent par milliers et vivent désormais dans une grande précarité, sans soins, abri, eau ou nourriture. Dans plusieurs régions du pays, la situation sanitaire est critique : on déplore de graves pénuries de médicaments, de matériel et les structures de santé sont vides de personnel. Or, si on en croit les derniers chiffres de nos admissions, l’épidémie saisonnière de paludisme - endémique en RCA - semble avoir commencé et va flamber avec la saison des pluies. Les traitements vont arriver, mais en assurer la distribution, quand les axes routiers seront inondés et non praticables, dans des zones non sécurisées et désertées par le personnel de santé, va représenter un véritable défi. Les réserves alimentaires ont elles aussi été pillées, les champs n’ont pas pu être entretenus et même s’il est encore trop tôt pour se prononcer, le risque de dégradation nutritionnelle existe néanmoins.

MSF est présente sur l’ensemble de la RCA, et ce quelle que soit la partie au conflit contrôlant la région. A Carnot, au sud-ouest du pays, par exemple, la situation reste calme pour le moment. La Séléka ne connaît pas bien cette zone, elle n’y a pas d’appuis, pas d’intérêts économiques vu que les exploitations diamantifères sont actuellement à l’arrêt. Néanmoins, quelques hommes ont été recrutés localement afin de maintenir une présence minimale dans cette zone « grise », où on doit également tenir compte d’autres acteurs comme des membres de l’ancienne garde présidentielle, aujourd’hui désœuvrés ; des braconniers de passage ; des coupeurs de route qui profitent du chaos ambiant… Quand l’activité économique reprendra, le risque de vols et de pillages, y compris envers les ONG internationales, sera plus important.

Le projet de vaccination contre la rougeole que MSF envisageait avant la crise d’initier sur Carnot serait possible, mais uniquement sur la ville. Du fait du manque de sécurité aux alentours, il sera plus compliqué de mener une intervention en périphérie. Par ailleurs, nous avons décidé de maintenir la passation à différents partenaires d’une partie de nos activités de Paoua, mais si ce sera probablement possible avec les autorités locales, voire régionales, il sera plus compliqué de trouver des interlocuteurs au niveau central.

Enfin, au 1er mai, à l’hôpital communautaire de Bangui (où depuis la fin mars nous soutenons les services des urgences et de chirurgie) nos équipes ont pris en charge 850 patients, dont la plupart présentaient des blessures par balles. Nous prévoyons de nous retirer d’ici quelques semaines. Un plan d’organisation et d’action sera mis en place afin de nous permettre d’y (ré)intervenir immédiatement en cas de nouveau pic de violence et de besoins.

Les ONG - dont MSF qui est devenue un acteur de santé majeur dans le pays - auront un rôle crucial à jouer, car l’urgence demeure. A nous de mesurer les risques et voir comment on pourra pallier au mieux les besoins. Enfin, l'espérance de vie en RCA est l'une des plus faibles au monde (48 ans). Au moment où les populations ont le plus besoin d’assistance, et notamment médicale, les derniers pillages et dégradations des structures de santé entravent encore davantage l’accès aux soins de populations très éprouvées. MSF s’inquiète notamment pour les patients qui ont dû arrêter leur traitement contre le VIH/sida et/ou la tuberculose. »

Depuis 1996, MSF travaille en RCA. L’ensemble des équipes y mènent 7 projets dans 5 des 7 districts sanitaires du pays. MSF soutient 7 hôpitaux et environ 38 centres de santé. En 2012, au total, 600 000 consultations ont été dispensées et plus de 260 000 cas de paludisme ont été pris en charge. Plus de 1 600 personnes sont sous traitement antirétroviral.

DOSSIER SPECIAL RCA

Consultez notre dossier consacré à nos activités en République Centrafricaine.
 

Respecter la santé en RCA

Pendant la crise, MSF a plusieurs fois été la cible de groupes armés (pillages, vols, menaces...) A plusieurs reprises, nous avons appelé toutes les parties à respecter l’accès aux soins des patients, ainsi que le personnel médical et ses infrastructures.

À lire aussi