Haïti : la santé, priorité délaissée à l’heure de la reconstruction

Le bidonville de Martissant près de Port au Prince novembre 2014.
Le bidonville de Martissant, près de Port-au-Prince, novembre 2014. ©Corentin Fohlen

Cinq années ont passé depuis qu’un séisme dévastateur a frappé Haïti. Ce tremblement de terre a touché environ trois millions de personnes et fait près de 220 000 victimes, selon les estimations du gouvernement. Quelle est la situation après cinq ans d’efforts de reconstruction, et quels soins de santé sont encore assurés par Médecins Sans Frontières (MSF) dans le pays ? Oliver Schulz, chef de mission pour MSF en Haïti, fait le point sur la situation.

Quelle est la situation médicale et humanitaire, cinq ans après le séisme ?

Avant d’aborder la situation actuelle, il faut rappeler que le séisme du 12 janvier 2010 a détruit en quelques secondes 60 % d’un système de santé qui souffrait déjà de dysfonctionnements. De plus, 10 % du personnel médical haïtien a perdu la vie à ce moment-là ou quitté le pays par la suite. La situation était catastrophique. MSF a dû installer ses services dans d’autres structures, aménager des hôpitaux avec des containers, travailler sous des abris provisoires et même monter un hôpital gonflable. Nous étions déjà présents en Haïti depuis dix-neuf ans pour répondre aux besoins médicaux qui n’étaient déjà pas satisfaits ; nous savions que la plupart des structures médicales se trouveraient en difficulté face à une catastrophe d’une telle ampleur, à plus forte raison un système de soins qui avait déjà du mal à fonctionner en temps normal.

De façon générale, pour l’immense majorité des Haïtiens, il est toujours très difficile d’avoir accès aux soins de santé dont ils ont besoin. Par exemple, le HUEH (Hôpital de l’Université d’État d’Haïti), le seul hôpital public à faire de la chirurgie orthopédique dans le pays, n’a pas encore été complètement réhabilité et ne peut donc fonctionner à pleine capacité. En outre, bien que des fonds aient été consacrés à la construction d’hôpitaux, bon nombre d’entre eux, comme celui bâti dans le quartier de Carrefour, sont actuellement comme des coquilles vides, faute d’une bonne planification permettant d’avoir un personnel correctement formé, des médicaments en quantités suffisantes, des fonds, et d’assurer un service d’entretien continu et la fourniture de matériel médical, autant d’éléments indispensables pour les faire fonctionner.

L’argent des donateurs a-t-il amélioré la situation ?

Bien que des progrès aient été accomplis, nous ne sommes pas en mesure de voir à quoi ont été employés tous les flux considérables de fonds donnés à la suite du séisme*. Il apparaît néanmoins clairement que l’injection massive de cet argent après le tremblement de terre dans l’intention de « mieux reconstruire » Haïti n’a pas accordé une priorité suffisante aux soins de santé. En partie du fait de la présence d’autres acteurs et de l’effort de reconstruction, il est vrai que MSF a peu à peu cessé d’avoir  des activités directement liées à la réponse au séisme. Mais encore aujourd’hui nous sommes en train de répondre à des besoins importants qui ne sont pas satisfaits par le système de soins haïtien, besoins que l’on n’observerait peut-être pas si certains projets de reconstruction avaient été mieux planifiés.

Quelles sont les priorités de MSF en Haïti ?

MSF continue à gérer quatre hôpitaux dans les zones frappées par le tremblement de terre à Port-au-Prince et à Léogâne. Nous prenons en charge les urgences traumatologiques et obstétriques, les soins néonatals d’urgence et le traitement des grands brûlés. Malgré la violence urbaine très répandue, les nombreux accidents de la circulationet l’augmentation considérable du nombre de décès consécutifs à des traumatismes, il y avait un décès pour 10 000 personnes en 2012 contre un pour 20 000 personnes en 2002, les services de traumatologie sont pour ainsi dire inexistants. En 2014, dans le seul hôpital de Tabarre, MSF a pris en charge 1 325 cas de traumatismes violents et près de 6 500 cas de traumatismes accidentels, et fait en moyenne 130 interventions chirurgicales par mois. Et en dépit des risques élevés de brûlures résultant des conditions de vie précaires et de la promiscuité - des familles vivant dans une seule pièce - MSF gère le seul centre de grands brûlés du pays.

Au-delà de ces activités, l’autre priorité majeure reste le choléra jusqu’à ce que le ministère haïtien de la Santé puisse prendre la relève. Quatre ans après la réapparition dans le pays de cette maladie, après une absence de 150 ans, la réponse d’urgence reste insuffisante.

Il devrait être clair pour le gouvernement haïtien et ses partenaires donateurs que le choléra restera à l’ordre du jour au moins sur le moyen terme. Malgré la gravité de cette situation, pendant l’épidémie qui s’est déclarée entre septembre et décembre 2014, le système de réponse a rapidement atteint ses limites à cause de la lenteur du déblocage des fonds. MSF a dû à nouveau intervenir, monter ses propres centres de traitement du choléra et apporter un soutien financier au ministère de la Santé pour la prise en charge de patients. Sur l’ensemble de l’année dernière, MSF a traité plus de 5 600 patients présentant les symptômes du choléra, dont plus de la moitié sont arrivés lors du pic observé entre mi-octobre et mi-novembre.

Bien qu’il y ait un Plan national d’élimination du choléra, aucun système n’a été mis en place pour les soins d’urgence. Les autorités haïtiennes, en collaboration avec leurs partenaires internationaux, doivent déclencher une réponse d’urgence et intégrer rapidement la prise en charge des cas de choléra dans leurs structures de santé.

Que faut-il faire de plus en Haïti ?

Les autorités et leurs partenaires internationaux doivent accorder aux soins de santé une priorité bien plus grande que cela n’est le cas aujourd’hui. Le budget de la santé est maigre et, en général, une réponse axée sur le développement tend à se substituer à la réponse humanitaire d’urgence. Même si cette évolution est essentielle pour mettre en place un système de soins de santé adapté et fonctionnel, cela ne doit pas se faire au détriment de la capacité à répondre aux urgences de maintenant. Les mécanismes de financement doivent permettre un déblocage des fonds à temps dans les situations d’urgence, comme les épidémies de choléra. De plus, ceux qui sont impliqués dans les efforts de reconstruction doivent mettre davantage de cohérence dans la planification de manière à ce que l’on ne se retrouve pas dans des situations où des hôpitaux sont construits sans réflexion préalable suffisante sur le personnel à recruter, leur financement et leur approvisionnement en matériel pour en assurer le fonctionnement effectif, ce qui a été le cas dans certaines structures jusqu’à présent.
 

* Suite au séisme, en quelques jours, des millions de particuliers à travers le monde ont donné plus de 104 millions d'euros (138 millions de dollars) à MSF pour permettre l'organisation des secours. Cette somme a été intégralement dépensée pour répondre aux besoins qui ont suivi le séisme puis l’épidémie de choléra qui a débuté la même année. En janvier 2011, MSF a publié un rapport visant à présenter au public, aux Haïtiens et aux donateurs la manière dont ces fonds ont été utilisés.


MSF est présente en Haïti depuis 1991. Au cours des dix mois suivant le séisme qui a dévasté Haïti en 2010, MSF a pris en charge 360 000 patients, pratiqué plus de 15 000 interventions chirurgicales et distribué plus de 50 000 tentes ainsi qu’un demi-million de litres d’eau par jour.

MSF gère actuellement quatre hôpitaux où elle prend en charge les urgences traumatologiques et obstétriques, assure les soins néonatals d’urgence et soigne les grands brûlés. En outre, depuis 2010, MSF a traité plus de 204 000 victimes du choléra, avec un taux de mortalité inférieur à 1 %.

Pour combler le fossé entre la réponse d’urgence apportée au lendemain du tremblement de terre en 2010 et la réponse à plus long terme, MSF a créé des structures semi-permanentes pour y dispenser des soins de santé secondaires. A Port-au-Prince, MSF a un centre de référence d’urgences obstétricales pour les femmes enceintes qui présentent des complications obstétricales. Y sont assurés accouchements et consultations post-natales. Les victimes de violences sexuelles y sont aussi prises en charge.
A l’hôpital Drouillard, situé près du bidonville de Cité Soleil, MSF dispense des soins spécifiques (greffes de peau, pansements, kinésithérapie et aide psychologique) pour les grands brûlés. Cet hôpital est le seul centre de brûlés pour tout Haïti. 
Par ailleurs, MSF prend en charge à Tabarre  les
victimes d’accidents de la route, de crimes et de violences familiales dans le centre Nap Kenbe où les équipes font des interventions de chirurgie traumatologique, orthopédique et viscérale d’urgence.
De plus, MSF a ouvert à Martissant, un bidonville défavorisé de Port-au-Prince, un centre d’urgence et de stabilisation pour prendre en charge les victimes d’accidents ou de violences.
En dehors de Port-au-Prince, MSF a un hôpital de 100 lits qui a été aménagé dans un container après le tremblement de terre. Des soins d'urgence y sont actuellement offerts pour les femmes enceintes, les nouveaux-nés et les enfants de moins de cinq ans.
Enfin quand une nouvelle épidémie de choléra s’est déclarée fin 2014, MSF a mis en place à Port-au-Prince 320 lits pour traiter les malades du choléra.

 

Comment fonctionne un hôpital gonflable sur le terrain?

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