Territoires palestiniens - Témoignage de Manuel Francisco Morantes, psychologue à Hébron

portrait de Manuel psy MSF à Hébron
portrait de Manuel, psy MSF à Hébron ©Juan Carlos Tomasi/MSF

Manuel Francisco Morantes, psychologue clinique originaire de Colombie, travaille depuis neuf  mois à Hébron pour apporter un soutien psychologique aux familles palestiniennes affectées par le conflit dans la région. Dans cet entretien il évoque les conséquences de la violence sur la santé mentale des habitants et explique comment les équipes MSF répondent aux besoins.

Tu travailles pour MSF à Hébron depuis maintenant neuf mois. Quels sont les principaux problèmes que connaissent les personnes que tu soignes ?

Les habitants du district d’Hébron, notamment ceux qui vivent dans le vieux quartier de la ville appelé H2, sont confrontés à de nombreux problèmes liés au conflit israélo-palestinien, mais aussi aux désaccords intra-palestiniens. Il y a des familles qui vivent dans des quartiers proches des colonies israéliennes ou dans des zones où les colons et les soldats circulent fréquemment. En fonction de la zone où résident les familles, les conséquences psychologiques et psychosociales de la violence varient. Les gens qui habitent à proximité des colonies, ou à la limite des zones palestiniennes et des zones occupées, sont souvent harcelés et agressés par les colons et deviennent hyper vigilants et constamment sur leurs gardes. La fréquence élevée d’incidents violents dans ces quartiers les a conduits à s’alarmer à la moindre occasion. De nombreux patients m’ont décrit leur quotidien en ces termes : « vivre dans la peur jour après jour, sans rien pouvoir y changer ». Et de fait, ils n’ont guère de moyens pour se protéger des dangers et se sentent vulnérables, impuissants à se défendre et sans espoir quant à leur sort.

A cause de cet état de détresse intense, les gens souffrent souvent de troubles du sommeil parce qu’ils sur-réagissent au moindre bruit pendant la nuit et qu’ils n’arrivent pas à oublier leurs problèmes. Comme ils ne savent pas gérer ce stress, leur réaction à cette tension peut se convertir en maladie (troubles digestifs, nerveux, musculaires, cardiaques), s’exprimer par une irritabilité et générer des problèmes au sein de la famille. Leur vie sociale est également affectée. Beaucoup préfèrent ne pas rendre visite à leurs proches ou leurs amis de peur que leur maison ne soit détruite ou endommagée en leur absence, qu’il y ait un problème au passage des postes de contrôle, ou par crainte d’être attaqués par les colons.

Nous voyons aussi des enfants qui ont été arrêtés, emprisonnés et interrogés parce qu’ils étaient accusés d’avoir jeté des pierres sur des colons ou des soldats. Quelquefois leurs arrestations sont assez musclées. Nous parlons d’enfants âgés de 10 à 15 ans, et l’ensemble du processus de l’arrestation, l’interrogation et la détention peut être une expérience traumatisante pour eux et avoir de graves répercussions sur leur santé mentale.

Par ailleurs, de nombreuses familles ont vécu une incursion militaire chez eux, dans le but d’arrêter un membre de la famille. Ces opérations se déroulent généralement la nuit et peuvent être très violentes. Beaucoup de nos patients, notamment les enfants, souffrent des conséquences psychologiques de tels événements. Nous voyons aussi des gens qui ont été agressés en traversant un checkpoint, des familles persécutées par les autorités israéliennes ou palestiniennes, des hommes adultes qui ont été incarcérés dans les prisons palestiniennes ou israéliennes.

Les conséquences de ces violences sur la santé mentale des personnes qui nous consultent sont diverses : anxiété, appréhension, stress, désespoir, insomnie, l’impression d’être persécuté en permanence, ou qu’un malheur va arriver. Nous voyons des enfants qui souffrent de cauchemars et autres troubles du sommeil, d’énurésie, de la peur d’être séparés de leur famille, d’isolement, de problèmes scolaires, d’agressivité redoublée. Chez les adultes nous constatons également un surcroît d’agressivité qui conduit parfois à des problèmes de violences domestiques, nous voyons des gens qui ont perdu tout espoir et souffrent de dépression ou de troubles dissociatifs. Mais nous avons aussi des cas plus sévères, des gens atteints de troubles de stress traumatique et post-traumatique.

Comment les équipes MSF répondent-elles aux besoins des habitants d’Hébron en matière de santé mentale ?

MSF gère un programme de soutien psycho-médico-social à Hébron depuis 2000 afin de venir en aide aux victimes du conflit. A l’heure actuelle notre équipe compte trois psychologues expatriés, trois travailleurs psycho-sociaux et un médecin, mais elle est aussi appuyée par des personnels logistiques et administratifs. MSF offre des psychothérapies brèves, une assistance médicale et sociale et une orientation vers des structures médico-sociales pour ceux qui le requièrent. En 2011, nous avons effectué 1 726 consultations psy individuelles et 945 consultations médicales dans le district d’Hébron.

Parmi tous vos patients, y en a-t-il un dont l’histoire vous a particulièrement touché ?

J’en ai entendu tellement depuis que je travaille ici. Des histoires d’enfants détenus et questionnés, d’enfants qui ont vu des soldats en armes faire une descente chez eux la nuit pour arrêter un père ou un frère, des récits de gens agressés, battus et humiliés aux points de passage ou devant leur maison…

Ou encore cette histoire d’un Palestinien d’une quarantaine d’années ; il franchissait un poste de contrôle pour se rendre chez le médecin. Il avait des problèmes cardiaques. Au moment où les soldats le fouillaient, il y a eu un malentendu. Un soldat lui a tiré dans le bras. Ensuite il a appelé ses collègues et ils se sont mis à le tabasser avec leurs armes. Et puis ils ont amené un chien qui a mordu la main blessée de l’homme. Après ça ils l’ont emmené en prison où il est resté plusieurs semaines. Suite à cet incident cet homme a développé un grave trouble de stress post-traumatique, et il a été très difficile de l’aider à surmonter sa souffrance, sa colère et sa frustration. Un incident qui a duré moins de 15 minutes a bouleversé sa vie pour toujours et provoqué de terribles souffrances chez lui et sa famille.

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