Soudan : « le coût humain de ce conflit est effroyable »
Au Soudan, la ville d'El Obeid subit une intensification des attaques de drones qui frappent les infrastructures civiles. Entre coupures d'électricité, hausse des prix du carburant et pénurie d'eau potable, la population et les 100 000 déplacés font face à une crise humanitaire majeure. Liesbeth Aelbrecht, coordinatrice d’urgence pour Médecins Sans Frontières (MSF) au Soudan, alerte sur la dégradation des conditions sanitaires, les risques d'épidémies et l'urgence de protéger les civils et l'accès aux soins.
Comment la ville d’El Obeid est-elle impactée par les tensions au Soudan ?
« Depuis avril 2023, le Soudan est touché par un conflit opposant l'armée régulière aux Forces de soutien rapide (FSR). Le Kordofan demeure l’une des zones de combat les plus instables de cette guerre qui dure depuis trois ans. Sa capitale, El Obeid, compte environ 500 000 habitants et est un refuge pour près de 100 000 civils déplacés. C'est aussi l’une des zones les plus difficiles d'accès pour les organisations humanitaires.
La ligne de front se situe à moins de 40 kilomètres. Depuis juin, les frappes de drones menées par les Forces de soutien rapide (FSR) s'intensifient. Le Kordofan du Nord est l’État le plus ciblé par les drones en 2026, avec au moins 141 frappes au 8 juillet - dont plus de la moitié depuis juin, visant principalement El Obeid et l'axe routier stratégique menant vers l'est. »
Quelle est la situation concrète pour la population civile sur place ?
« Un climat de peur généralisé règne à El Obeid. Les frappes de drones ne visent pas uniquement des cibles militaires : elles touchent des quartiers résidentiels. Depuis juin, les bombardements ont frappé des écoles, un marché, des stocks de carburant, des points d’eau ainsi que la centrale électrique principale, provoquant d'importants black-outs.
Ces attaques détruisent les services de base. Presque toutes les stations-service sont à l'arrêt : le litre d’essence frôle les 15 USD et son prix s'envole sur le marché noir. L’accès à l’eau est également un problème majeur. Les ressources de la ville ne reposent plus que sur des barrages et quelques forages. Dans l’un des camps de déplacés où je me suis rendue, les familles survivent avec à peine plus d’un litre d’eau par personne et par jour. Il y a également un manque alarme de latrines. »
Quel est l'impact de cette escalade sur les hôpitaux et les opérations humanitaires ?
« Se soigner est devenu un luxe. Privés d'une alimentation électrique fiable, les hôpitaux subissent des rationnements sévères en électricité et risquent de fermer leurs services d'urgence vitaux. Ils manquent cruellement de générateurs, de carburant et d'eau.
L’accès aux médicaments reste hors de prix, tandis que le transfert des urgences médicales est bloqué par l’insécurité et le coût des trajets. Pour les ONG, travailler relève du défi : l'insécurité, les restrictions administratives et les blocages routiers retardent considérablement l'acheminement des secours.
Assiste-t-on à un exode des habitants d'El Obeid vers d'autres régions ?
« Une grande partie de la population n'a pas les moyens financiers de partir. Beaucoup ont également peur de prendre la route principale, régulièrement ciblée par les drones. Nous ne constatons pas de déplacement massif vers l'État voisin du Nil Blanc, situé à 100 kilomètres. Néanmoins, si les habitants choisissent de fuir, un passage sécurisé, des abris et un accès aux soins doivent leur être garantis. C’est indispensable. »
Face à cette crise humanitaire au Kordofan, quelles sont les principales craintes de MSF ?
« La vulnérabilité des personnes déplacées dans des abris précaires nous inquiète au plus haut point. La consommation d’eau non potable combinée au début de la saison des pluies crée un terrain très propice aux épidémies comme le choléra. Déjà signalée dans le Kordofan occidental, cette malade menace le Kordofan du Nord où des dizaines de cas suspects sont recensés. Avec un taux de malnutrition déjà élevé chez les enfants, les organismes sont extrêmement fragiles.
Après plus de trois ans de guerre, les gens sont épuisés. Dans un camp, j'ai rencontré une femme qui avait fui El Fasher l'an dernier : elle a marché 21 jours pieds nus, témoin d'horreurs indicibles, pour se retrouver aujourd'hui à nouveau au bord du gouffre à El Obeid. Son histoire rappelle le coût humain effroyable de ce conflit. Face à cette escalade, MSF demande aux FSR et aux Forces armées soudanaises de garantir la protection des civils et des travailleurs humanitaires. »
Quelles sont les actions déployées par MSF sur le terrain ?
« Nous travaillons en étroite coordination avec les autorités sanitaires locales pour répondre à plusieurs besoins :
- Eau et assainissement : une nouvelle équipe d'urgence est arrivée il y a quelques jours pour fournir de l’eau potable et soutenir le ministère de la Santé dans sa lutte contre le choléra.
- Soins médicaux : au printemps, nos équipes ont aidé à maitriser une épidémie de rougeole via le centre d'isolement de l’hôpital universitaire, une campagne de vaccination, l'orientation des malades et la sensibilisation.
Nos équipes restent mobilisées et le matériel est prêt pour étendre notre aide au Kordofan et anticiper une arrivée de déplacés dans l’État du Nil Blanc, sous réserve de bénéficier d'un accès sécurisé. »
L'action de MSF au Soudan
Au Soudan, face au conflit et aux conditions sanitaires dramatiques, Médecins Sans Frontières (MSF) apporte une aide médicale d'urgence aux populations victimes des combats et aux personnes déplacées. Nos équipes gèrent les urgences chirurgicales et les blessés, dispensent des soins pédiatriques et maternels, luttent contre la malnutrition infantile et soutiennent les victimes de violences sexuelles.