Soins psychiques au Pakistan : « La période pendant laquelle les gens peuvent faire le deuil est souvent trop courte »

Sarah Dina psychologue MSF septembre 2014
Sarah Dina, psychologue MSF, septembre 2014 ©Ikram N'gadi/MSF

Après neuf mois passés au Pakistan, Sarah Dina, psychologue australienne MSF, quitte ce pays encouragée par les résultats positifs que les sessions de soutien psychologique ont eu parmi la population affectée par le conflit, la pauvreté et des conditions de vie difficiles. Au cours de sa mission, Sarah a coordonné le travail d’une équipe de conseillers MSF dans la province du Balouchistan. Elle revient sur cette expérience.

Pourquoi menons nous des programmes de santé mentale dans la province du Balouchistan ?

Les bénéficiaires de ces programmes sont des patients issus des projets que MSF mène à Quetta, capitale de la province du Balouchistan, ainsi que dans la ville voisine de Kuchlak. Nous avons lancé ce programme en 2008. Un médecin qui travaillait à Kuchlak s’est alors rendu compte que beaucoup de femmes venaient à notre dispensaire pour des douleurs physiques et des maux de tête qui ne pouvaient pas être expliqués cliniquement. Il y avait des raisons psychologiques à ces douleurs. Le programme a été étendu à l’hôpital pédiatrique de la ville de Quetta il y a quelques années.

Qui sont nos patients ?

La plupart de nos patient sont des femmes (environ 82%), majoritairement adultes, mais nous voyons de plus en plus d'enfants. La majorité de nos patients viennent de milieux socio-économiques défavorisés. Beaucoup sont originaires d’Afghanistan, ils sont arrivés en tant que réfugiés il y a quelques années. Nous voyons beaucoup de femmes qui souffrent de dépression et d’anxiété. En surface, cela peut sembler être comme partout ailleurs, mais quand vous regardez plus en profondeur, vous vous rendez compte que les causes de ces problèmes sont très spécifiques à la région.

Quelle est l'origine de leur détresse psychologique ?

Il y a beaucoup de problèmes liés à la pauvreté et à la violence. Habituellement, les gens viennent vers nous avec un cumul de facteurs qui affectent leur bien être psychologique. Certains ont été exposés à la guerre et au conflit. Beaucoup ont enduré des pertes et des peines, dans le cas de décès maternels et infantiles par exemple. Cependant, c’est une communauté très forte.

Peux tu nous décrire des cas caractéristiques ?

C’est difficile... Pour donner un exemple : nous avons vu des femmes qui avaient perdu leur mari il y a longtemps, pendant la guerre, et pourtant elles espéreaient encore qu’il soit en vie. Cela peut hanter des femmes pour le restant de leur vie. Elles doivent désormais être responsables de leurs enfants, y compris financièrement, et lorsqu'elles n'ont pas de famille pour les aider, elles sont sous pression.

Certaines femmes sont également victimes de violence, au sein de leur foyer, et viennent voir nos conseillers pour chercher du soulagement car elles ne peuvent pas parler aussi ouvertement et franchement ailleurs. Nous avons aussi des hommes et des femmes qui viennent nous voir avec des symptômes de stress post-traumatique. Certains font des cauchemars où ont des flashbacks de périodes de leurs vies qu’ils préféreraient oublier – loin de la guerre, des conflits et de la violence à la maison.

Comment font ces femmes pour surmonter leurs souffrances ?

La période pendant laquelle les gens peuvent faire le deuil au Pakistan est souvent très courte. Certaines femmes proches de la quarantaine ont déjà eu plus de 10 enfants, parfois plus de 15 ou 16, qui n’ont pas tous survécu. Or, on attend d’elle qu’elles aillent de l’avant après chacune de ces pertes. Il est cependant important de souligner que ce n’est pas le cas de toutes les familles.

Quels retours avez-vous des patients ?

Beaucoup de gens sont vraiment surpris par le fait que parler et recevoir des conseils puisse aider. C’est une société très dépendante des médicaments. Quand quelqu’un a un problème, l’habitude est de prendre un comprimé. Beaucoup de gens ont suivi des traitements psychiatriques pendant plusieurs années et quand ils viennent nous voir, ils nous disent que cela ne les a pas aidés. C’est probablement dû à la prescription trop importante de médicaments inappropriés et à un mauvais diagnostic. Au début, nous n’étions pas sûrs de la façon dont ce programme pourrait fonctionner parce que le concept de conseil et de santé mentale est très nouveau au Balouchistan, mais au fil des ans, nous avons vu une augmentation très positive du nombre de patients qui accédaient à nos services. En moyenne, nos conseillers en voient cinq par jour, ce qui est beaucoup étant donné que nous passons un temps considérable avec chacun d’entre eux et que les patients viennent nous voir trois à quatre fois. Certains patients ont arrêté après les sessions parce qu’ils se sentaient mieux, d’autres ont besoin de revenir. Nous ne sommes pas équipés pour faire face aux problèmes psychiatriques sévères, comme les psychoses. Ces patients doivent être transférés dans des centres spécialisés. Nous pourrions voir des patients pendant des années, mais notre but n'est pas de procurer du soutien sur le long terme.

Peux-tu partager une expérience positive avec nous ?

Etant donné l’incertitude du contexte dans lequel je travaillais, je n’étais jamais certaine d’être capable d’avoir un rendez-vous de suivi avec un patient. L’équipe de conseillers me tient informée des progrès réalisés par une femme en particulier. Elle était venue voir l'un des conseillers et savait que c’était la fin de ma mission. Ne sachant pas si nous allions nous revoir, elle a demandé à l'un des conseillers de lui apprendre quelques mots d’anglais. Elle m’a ensuite remercié en anglais par téléphone pour notre travail. J’ai réalisé qu’il était possible de communiquer avec les gens sans parler la même langue.


MSF offre des sessions de soutien en santé mentale dans différentes localités de la province du Balouchistan : à Quetta, la capitale, et à Kuchlak, ville proche de là. A Kuchlak, MSF gère un dispensaire dédié à la santé materno-infantile et à la prise en charge de la leishmaniose. A Quetta, MSF gère un hôpital pédiatrique qui soigne principalement des nouveaux nés et où on propose une prise en charge nutritionnelle. Entre janvier et juillet 2014, MSF a mené plus de 3 176 consultations de santé mentale.

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