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[Podcast] Madagascar, la soif et la faim

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Ambatomainty, Madagascar. Dimby Rakotomalala, jeune épidémiologiste malgache, sillonne le grand sud de Madagascar dans les cliniques mobiles mises en place par MSF pour répondre à la crise nutritionnelle en cours. Il raconte le kéré qu’il connaît depuis son enfance et le manque d’eau que subissent au quotidien les familles malgaches du sud.

Nous sommes à Madagascar, dans la région du Grand Sud, à Ambatomainty. 

Dimby : Ambatomainty, c'est un peu au milieu de nulle part. Tout autour, il y a des cactus et aussi, il y a pas mal de sable parce que le Grand Sud est bien connu pour ça. Il y a le phénomène de « Tiomena ». En fait, c'est une tempête de sable rouge et puis nous, on doit faire face à ça tous les jours. 

Et là, on est arrivé, il y a à-peu-près 30 minutes. 

Dimby est responsable des activités épidémiologiques sur le terrain. 

Du coup, toutes les équipes sont en train de travailler, de préparer la journée. 

Médecin épidémiologiste malgache de 31 ans, il mène une enquête post-distribution alimentaire pour comprendre comment est utilisée la nourriture distribuée par Médecins Sans frontières pour répondre à la crise nutritionnelle en cours dans le sud du pays. 

MSF réalise actuellement une distribution de nourriture pour tous ses bénéficiaires. Du coup, on leur donne du riz, du sel, des haricots, du niébé et de l’huile aussi. L’enquête va consister premièrement à savoir comment ils ont utilisé la nourriture qui est distribuée par MSF : est-ce qu'ils consomment toute la quantité distribuée ou pas ? On aimerait aussi savoir si une partie de la nourriture est vendue par exemple, ce qui est tout à fait normal dans ce genre de contexte parce que, des fois, pour pouvoir couvrir les soins médicaux par exemple, 

ils vont essayer de vendre la nourriture qu’on leur partage. Et puis, on essaie de savoir aussi si éventuellement, il y a des taxes au niveau de leurs villages. 

Il y en a qui viennent par exemple de nos sites d'intervention d’Ambatomainty, mais il y en a aussi qui viennent de hyper loin, ils doivent faire trois heures de marche minimum pour pouvoir atteindre notre site de clinique mobile.

On a déjà entendu des histoires comme ça, qu’ils partent par exemple un jour avant la clinique mobile et puis ils passent la nuit sur le site pour pouvoir recevoir leurs doses de plumpy’nut pour deux semaines.

Le plumpy'nut dont parle Dimby, c’est un aliment thérapeutique, une pâte à base d’arachide inventée en 1996 et utilisée largement par les humanitaires depuis la famine de 2005 au Niger. Ça veut dire noix dodue et c’est ce que vient chercher Haova Tsitegmene. 

Haova : Je n’ai pas étudié donc je ne sais pas compter, je ne sais pas depuis combien d’heures nous sommes partis, mais nous avons quitté Anjamahavelo ce matin tôt au lever du soleil et nous sommes arrivés ici dans l’après-midi, vers 15 heures. 

Actuellement, nous n’avons pas assez de nourriture. Nous devons aller chercher à manger tous les jours, en marchant, ou alors aller à la distribution alimentaire de MSF. 

Ici chez nous, dans le sud, la famine existe depuis longtemps, mais cette fois-ci, c’est vraiment la pire, à cause du vent qui souffle sans cesse. Les cultures dans les champs ne résistent pas. À cause de ça, nous avons tout perdu. 

Il faut qu’il pleuve, c’est la seule solution. Les distributions alimentaires c’est bien, mais ce n’est qu’une solution d’urgence pour le court terme.

Dimby : L'accès à l'eau, c'est un grand problème ici dans le grand sud. Par exemple, la rivière principale qui se situe dans la région Anosy, le Mandrare, quand tu passes par là, tu vois tout de suite qu’avant, il y avait beaucoup d'eau par exemple au niveau de ce fleuve mais actuellement, quand tu passes, le niveau de l'eau est vraiment, mais vraiment bas. Ça, c'est quelque chose de très visible et même quand on va aller dans les villages, il n'y a pas de puits. Il n'y a pas non plus un système d'adduction d'eau qui a été mis en place dans la région. Certes, au niveau de la principale ville, Ambovombe par exemple, on va avoir un système d'adduction d'eau. Mais même là, ce système d'adduction d'eau sur la principale ville, ce n'est pas très régulier parce qu'il y a des moments où les gens, les habitants de la ville, ils sont obligés de faire appel à d'autres gens qui habitent dans d'autres villages à côté. Et puis l’eau est ramenée par des charrettes avec des zébus et tout ça. 

Mbola Mahasoa est agent communautaire. Il a arrêté ses études en troisième et a été désigné agent communautaire par les habitants de son village. Il fait de la sensibilisation à la santé et à la nutrition et dépiste les enfants malnutris. 

Mbola : Depuis longtemps, notre seule source d’eau, c’est le fleuve de Mandrare. A l’époque où les gens disposaient encore de troupeaux, ils transportaient l’eau à l’aide d’une charrette, mais actuellement, on la récupère avec des bidons de 20 litres ou des seaux de cinq litres. La situation aujourd’hui a évolué, beaucoup de gens ont vendu leur bétail et leurs zébus, ils doivent creuser des grands bassins dans la roche pour stocker l’eau et la vendre. Mais pour cela, il faut que la pluie tombe.  

Les habitants d’Ambatomainty s’approvisionnent en eau grâce au fleuve Mandrare. Ils se réveillent la nuit pour y aller, sinon ils risquent de ne pas avoir à boire, parfois ça peut durer deux jours. 

La situation a changé à partir de l’année 2019, c’est à partir de cette année-là que la famine a commencé à Ambatomainty. Ça a empiré en 2020 et surtout en 2021 car les pluies ont été insuffisantes et les vents très forts ont détruit les cultures. La plupart des habitants de la région ont commencé à manger des feuilles de cactus et lorsque nous avons débuté le dépistage de la malnutrition, nous avons trouvé des vingtaines, des trentaines de cas d’enfants en situation de malnutrition aiguë sévère, et ce tous les mois. 

Dimby : Ça fait trois mois que je travaille ici et j'ai envie de dire en fait que le « kéré », c'était un peu quelque chose qui me tenait à cœur parce que nous, depuis qu’on est enfant, on entend parler de ça. 

Du coup, c'était tout le temps dans les journaux télévisés ou à la radio et tout ça. Et même le terme « kéré », c'est rentré dans le vocabulaire malgache partout dans le pays. Par exemple, si tu as faim, tu dis que tu es « kéré ».

Le kéré, ce sont les périodes de sécheresse et d’insécurité alimentaire caractéristiques de la région. La dernière dure depuis 4 ans. 

Moi aussi j’ai déjà eu le retour de plusieurs collègues qui ont bossé ici, donc en voyant la situation ici, je dirais que je suis déjà venu un peu en connaissance de cause. Donc je ne suis pas trop surpris. L'autre point, j'ai envie de dire que, comparée à d'autres régions du pays, c'est quand même la région oubliée. Si tu vas par exemple à Tana [Antananarivo], il y a beaucoup d'investissements, que ce soit au niveau des formations sanitaires, pour l'éducation des enfants... Mais dans le sud, c’est vraiment… je dirais que c'est une région assez délaissée par rapport au reste du pays, alors que je pense qu'il y a vraiment du potentiel ici.

Si tu pars de la route nationale 7 pour arriver jusqu'ici, ce ne sont que des pistes, ce qui fait que cette région est un peu enclavée par rapport au reste du pays. Ça, c'est un grand souci. Et puis, au niveau des formations sanitaires aussi, je pense qu'il y a quand même un désert médical ici dans le sud comparé à d'autres régions. Par exemple, je parle de la capitale où tous les médecins, tous les professionnels de santé sont installés. C'est quelque chose qui est vraiment à encourager, je pense, de la part des jeunes professionnels de la santé, qu’il ne faut pas s’amasser dans les grandes villes comme ça et qu’ailleurs aussi, il y a des besoins.

La population est très dispersée ici dans la région. Par exemple, tu vas avoir un petit village avec seulement une quarantaine de familles. Ce qui fait qu'il n'y a pas forcément au niveau de ce village un centre de santé et qu’ils doivent marcher par exemple trois heures voire même plus pour pouvoir atteindre une structure de santé. 

Face au manque d’eau dans le Grand Sud, l’installation d’un pipeline a été promise par le président malgache. 

Récemment, ça a été discuté : c'est d'installer un pipeline, vraiment un système d'adduction d'eau pour tout le Grand Sud. Du coup, l’idée, c’était de partir d'une rivière qui se situe vers Fort-Dauphin et puis d'assurer une adduction d'eau à partir d'un pipeline, de cette rivière, jusqu'ici. Jusqu'à maintenant, ça semblait être vraiment une des solutions qui peut être pérenne pour assurer l'accès à l'eau pour les gens d'ici. Mais jusqu'à maintenant, ça reste encore, je dirais, peut-être des discussions mais le projet n'a pas encore démarré. Donc moi personnellement, j'attends impatiemment que ce projet se lance et que tous les acteurs impliqués dans la lutte contre la malnutrition ici dans le sud se mettent tous ensemble pour que ce projet voie le jour.

Je pense que moi, je n’ai pas envie du tout d'être fataliste, je reste optimiste, je n’ai pas trop de choix que d'être optimiste par rapport à ce qui se passe dans le pays. Donc pour moi, l’avenir, c'est entre les mains des jeunes. Si on veut vraiment changer la situation ici dans le Grand Sud ou la situation du pays en général, ça doit passer par nous, par les jeunes parce que nous savons comment nous voyons Madagascar dans 20, 30 ans. Je pense que le pays a un grand et fort potentiel humain. 

C’était « Madagascar, la soif et la faim », un podcast produit par Médecins Sans Frontières. Avec la participation de Dimby Rakotomalala, responsable des activités épidémiologiques pour MSF dans le sud de Madagascar, Mbola Mahasoa, agent communautaire, et Haova Tsitegmene, habitante d’Anjamahavelo. Entretien et prise de son : Alice Gotheron. Réalisation : Samantha Maurin.

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