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Jénine : Naître à un check-point

Catherine, la psychologue, et Effat, la traductrice, rendent
visite à une famille dont le dernier enfant est venu au monde à un
check point. Le père a aidé sa femme à accoucher, en pleine nuit, en
hiver, sur la banquette arrière de leur voiture. C'est un pédiatre
palestinien qui, après avoir vu l'enfant, en a parlé aux équipes de MSF.

Les parents ont trois enfants, trois fils. L'aîné a 7 ans, il a un air triste que je ne m'explique pas tout de suite... Le bébé de 6 mois semble en forme, costaud et souriant.

La maman : "Cet accouchement c'était comme un mauvais rêve, je croyais par moments que je faisais un cauchemar".

Il était environ minuit, le 23 janvier dernier, quand le travail a commencé. Ils ont appelé l'ambulance mais celle-ci n'a pas pu passer le check-point sur la route qui conduit à leur village. Le père a mis sa femme dans la voiture. Leur fils, paniqué, pleurait : il voulait y aller avec eux, mais c'était trop dangereux de circuler ainsi, en pleine nuit.

Ils ont mis un quart d'heure pour arriver au check-point, mais ils n'ont pas eu le droit de passer et de rejoindre l'ambulance. Les soldats ont fait descendre le père, fouillé la voiture, ils ont braqué une lumière très violente sur elle, sur son visage pour vérifier qu'elle était vraiment en train d'accoucher. Mais c'était trop tard, elle avait perdu les eaux, le bébé arrivait, elle le sentait,
"mais j'ai oublié ma douleur tellement j'avais peur".

Ils ont téléphoné à l'ambulancier qui lui a dit de respirer et de retarder l'arrivée du bébé. Mais c'était impossible. Ils se sont garés un peu plus loin. Elle s'est allongée sur la banquette arrière. Jusque-là, malgré la douleur et l'angoisse, elle avait voulu rester assise devant, à côté de son mari, pour que les soldats voient qu'il n'était pas tout seul, pour qu'ils ne tirent pas. Elle avait très peur pour lui. Tout se bousculait dans sa tête, ils étaient tous en danger : elle, son mari, leur bébé...
illustration
Un des batiments "survivants" dans le camp de Jénine.

Son mari l'a déshabillée. Il était paniqué "comment dois-je faire ?!", "tire-le doucement" lui a-t-elle répondu. Ils étaient seuls dans cette rue, ils avaient peur que les soldats arrivent, c'était dangereux. Il faisait très froid quand le bébé est sorti, elle l'a pris dans ses bras, contre elle. Le père les a emballés dans une couverture, il a fermé toutes les portes de la voiture et appelé l'ambulancier pour lui dire que c'était fini. Quand l'ambulance a enfin pu les rejoindre elle lui a dit "Ne t'occupe pas de moi, regarde le bébé !". Le nourrisson avait un teint bleu foncé, sa main avait viré au noir.

L'ambulance n'avait rien de tranchant, ni ciseaux, ni scalpel, c'est interdit à bord des ambulances. Le bébé et la mère étaient encore reliés par le cordon ombilical. L'ambulancier leur a expliqué que c'était dangereux pour les deux, qu'il fallait faire vite. Le père, la mère et le bébé embarquent, direction l'hôpital de Jénine.

Arrivés à l'autre check-point, celui à l'entrée de la ville, ils ont dû ouvrir toutes les fenêtres de l'ambulance pour que les soldats puissent contrôler. Le chauffeur leur a dit que ses patients étaient fragiles, qu'il fallait faire attention, mais il a quand même fallu ouvrir. Le vent glacial s'est engouffré, elle a eu froid. Son mari a dû descendre, il a été emmené pour être interrogé et contrôlé. Elle ne savait pas où il était. "C'était irréel. Quand je repense à tout ça je prie Dieu de ne pas revivre ça une deuxième fois, je ne le souhaite à personne". Elle supplie l'ambulancier : "On reste ici, on l'attend". Ce dernier refuse, il lui explique qu'il doit les emmener à l'hôpital, qu'ils sont en danger, elle et le bébé. "Mon Dieu, quoi faire ? Je ne vais pas perdre mon mari maintenant ?". L'ambulancier la rassure : il l'emmène à l'hôpital et il reviendra chercher son mari après.

Arrivés à l'hôpital, une infirmière coupe le cordon et sort le placenta, directement dans l'ambulance. Le bébé part aux urgences car sa température était trop basse. La mère a dit à l'infirmière "réchauffe-le, prends en soin. C'était difficile et dangereux de le mettre au monde, alors fais attention à lui".

Dans sa chambre d'hôpital, elle s'inquiète : où est son mari ? pourquoi ne revient-il pas ? "J'avais des idées noires"... Une heure plus tard, elle entend sa voix dans les couloirs. "Grâce à Dieu" il était revenu. C'est seulement là qu'il a pensé à demander à l'infirmière si c'était une fille ou un garçon : "Quand il est né ça ne m'importait pas, tout ce qui comptait alors pour moi c'était de le sortir. L'infirmière s'est moquée de moi !".

Ca aurait pu être une belle histoire, c'est ce que l'on espérait tous... Mais cette naissance plus que chaotique a peut-être laissé des séquelles. A l'hôpital, le bébé présentait des complications : sa poitrine, ses pieds, étaient bleus. Il avait, semble-t-il, manqué d'oxygène à la naissance. Aujourd'hui sa mère dit qu'il n'est pas comme les autres bébés de son âge, il a moins de forces, il n'arrive pas à tenir sur ses jambes. Ils lui ont fait faire des radios, il voit un médecin, un docteur palestinien qui vient au village une fois par mois. Il a dit aux parents qu'au vu des circonstances de sa naissance, ce sera de toutes les façons un très beau bébé... Mais ils sont inquiets, ils craignent pour son avenir, ils doivent encore attendre pour savoir s'il se remettra, s'il sera normal...

Chaque nuit, quand le bébé pleure et la réveille elle y repense, elle se dit qu'ils ont quand même eu de la chance, que c'est un miracle que tous soient vivants. "Régulièrement on en reparle tous les deux et on rit ! Je lui demande mais comment as-tu réussi à faire ça ? et lui me répond : c'est parce que je suis mécanicien !". Ils disent avoir des sentiments très particuliers pour cet enfant, des sentiments qu'ils ne peuvent expliquer. Ils disent que c'est leur enfant préféré. Je comprends mieux désormais pourquoi le "grand" a l'air triste...

A l'hôpital, des journalistes ont voulu qu'ils racontent leur histoire, ils ont accepté car ils veulent que le monde sache qu'à Jénine, les ambulances ne passent pas aux check-points. Ils ont gardé l'article sur la naissance du bébé, pour lui montrer plus tard.

Le père prend la parole à son tour, lui aussi a besoin de raconter. Il nous demande si MSF peut faire des formations sur l'accouchement, "parce que ça arrive souvent dans les villages. Il faut que les pères sachent faire, parce que même un droit élémentaire comme celui d'avoir une ambulance en cas d'urgence, même ce droit fondamental là, le droit à la vie, nous est refusé, alors il faut qu'on puisse se débrouiller tout seuls ! Avant on pouvait aller se faire soigner dans un centre de santé, pas très loin, mais maintenant il nous faut aller jusqu'à Naplouse. On n'arrive déjà pas à aller jusqu'à Jénine, alors Naplouse... Dans la montagne, sur la route vers là bas, les soldats arrêtent tout le monde. Un jour ou l'autre on aura une urgence, comment v- t-on faire ?".

Elle : "J'aime encore plus mon mari depuis cela, il a fait quelque chose pour moi que je n'oublierai jamais. Beaucoup ont dit qu'à sa place ils se seraient sauvés ! C'était quand même bien qu'il soit avec moi, comme ça on a partagé la souffrance. Mais comment est ce qu'on a fait ça ? C'est incroyable."

Lui : "Finalement c'est ça aussi notre vie ici : un enfant qui naît dans la rue, dans le froid, dans la nuit...nu... C'est aussi une forme de résistance non ?"

Nous repartons rassurés, ces jeunes parents ont l'air d'être stables, souriants, très proches. Catherine n'a rien décelé, probablement, explique-t-elle, parce qu'ils ont traversé cette épreuve ensemble. Robin, la médecin, viendra ausculter le bébé et Catherine l'accompagnera car elle aimerait discuter un peu plus longuement avec leur garçon de 7 ans, lui rendre le sourire.

Photo : Isabelle Merny/MSF

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