Coup de gueule d'une médecin au Kenya

Les malades du sida dans les pays en développement sont privés des innovations thérapeutiques qui pourraient leur sauver la vie. MSF refuse la pratique courante des sociétés pharmaceutiques qui commercialisent en Afrique en Asie et en Amérique Latin
©MSF

Les obstacles pour rendre les antirétroviraux accessibles à tous les malades du sida sont encore nombreux. Le coup de gueule d'Elisabeth, coordinatrice médicale des activités de MSF au Kenya.

"Le sida est certainement une des plus grandes catastrophes sanitaires que le monde ait connues. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En fait, à force de n'entendre que des chiffres on en devient presque insensible - comme immunisé - tellement il est difficile de réaliser ce que ça signifie pour les populations affectées. Depuis le début de l'épidémie, on estime à "x" millions le nombre de personnes décédées du sida et encore "n" millions de personnes séropositives. On oublie trop souvent que derrière ces chiffres il y a des noms, des visages, des familles, bref des êtres humains qui continuent à vivre. Plus mal que bien, le plus souvent. Cette nouvelle peste s'est répandue silencieusement et a balayé les générations qui assurent l'économie d'un pays, le renouvellement de la population, en un mot, son développement. Le 21ème siècle est en train de fabriquer des générations d'orphelins.

Avant l'accès aux traitements, on se contentait (ce qui est mieux que rien) de traiter les maladies opportunistes et de tout faire pour les prévenir. Cela signifiait, malgré tout, l'avancée inexorable en quelques années vers la mort, car aucune de ces mesures ne freine réellement la progression de l'infection. Donc, le seul vrai changement à l'heure actuelle pour une personne qui a le Sida est l'accès aux antirétroviraux (ARV), qui n'apportent pas la guérison mais qui permettent de repousser la mort de plusieurs années, en redonnant aux malades une qualité de vie, un futur.

Avec la chute vertigineuse du coût des traitements, on pourrait dire " super, maintenant on va pouvoir traiter des millions de patients ". Malheureusement, c'est loin d'être aussi simple. Les obstacles sont nombreux : techniques, financiers, politiques, commerciaux, sociaux... Techniques : du personnel pas assez nombreux et pas assez formé, pas assez de structures de santé ni de matériel. Financiers et politiques : difficile de dissocier les deux, puisque la question est de savoir si la volonté politique nécessaire (quel que soit le bord) sera au rendez-vous pour mettre suffisamment de ressources financières pour que le plus grand nombre ait accès aux traitements ? Commerciaux : les enjeux dans l'industrie pharmaceutique sont énormes et les laboratoires qui se sentent dépossédés d'une partie de leurs revenus à cause de traitements produits et vendus moins chers ne vont pas abandonner la partie aussi facilement. Sociaux : la corruption, le népotisme, la stigmatisation et la discrimination représentent autant de poisons qui affecteront l'accès des malades aux ARV.

Combattre les obstacles, honorer les promesses

C'est de la responsabilité de tous, des soignants et des autres, des non malades et des malades soutenus et encouragés par les premiers, d'exiger plus d'accès aux soins, de clamer le changement apporté dans leur vie grâce aux ARV quand ils sont bien prescrits et bien compris, pour convaincre les "ARV-sceptiques" que la prescription des ARV en Afrique et ailleurs est techniquement possible, moralement et éthiquement incontournable et indispensable à la survie sociale, économique et politique d'un continent entier.

Je n'ai pas particulièrement la passion d'écrire. Mais il m'a semblé nécessaire de mettre sur papier les joies et les tristesses, les espoirs et les colères qui sont partagées par toutes les personnes impliquées dans cette bataille. Plus important encore, il faut que les gens sachent que la bataille ne fait réellement que commencer : la baisse du coût des ARV n'a pas réglé d'un coup de baguette magique le problème de l'accès aux traitements pour le plus grand nombre. Il y a toujours beaucoup de discrimination et d'ignorance qui sont des obstacles tout autant que le coût des soins, la frilosité des gouvernements, l'esprit mercantile du système économique mondial. Il y a aussi beaucoup d'espoir car beaucoup de gens compétents, y compris en Afrique, se battent pour rendre ces traitements accessibles au plus grand nombre. A charge pour ceux qui n'arrêtent pas de faire des promesses, et qui ont les moyens de les honorer, de ne pas décevoir les millions de patients qui attendent ces traitements pour recommencer à vivre."

Elisabeth
Coordinatrice médicale MSF - Kenya

Elisabeth a coordonné les activités médicales de Médecins Sans Frontières au Kenya depuis août 2003. Médecin expérimentée, son engagement à MSF remonte à plus de dix ans. Avant de rejoindre le programme kenyan, elle a notamment travaillé en Thaïlande, en Somalie, en Afghanistan et en Géorgie.

Dossier spécial accès aux médicaments essentiels

Pour plus d'informations sur les difficultés concernant l'accès aux médicaments essentiels, consultez notre dossier spécial "Menace sur l'accès aux médicaments essentiels"

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