Bangladesh : « Nous dérivions en mer, des gens mouraient tous les jours »

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Abdul Halim, 17 ans, se tient à l'entrée de son abri de fortune dans un camp de réfugiés rohingyas. Cox’s Bazar, Bangladesh. © Anthony Kwan

Le 15 avril dernier, après deux mois d'errance en mer, près de 500 réfugiés rohingyas ont enfin été autorisés à accoster au Bangladesh qu'ils avaient pourtant fui ; la Malaisie leur ayant refusé de débarquer. Les personnes qui étaient à bord sont arrivées « affaiblies et traumatisées ». MSF leur a fourni des soins médicaux d'urgence.  

Les passagers de ce bateau, réfugiés rohingyas majoritairement âgés de 12 à 20 ans, avaient tenté de fuir les camps surpeuplés du Bangladesh. Aujourd'hui, encore des centaines de milliers de Rohingyas y sont regroupés, notamment dans le camp de Cox's bazar, à l'extrême sud-est du pays. Nombreuses sont les familles qui mettent en commun leurs économies pour payer des passeurs et tenter de rejoindre la Malaisie par voie maritime.

Sur le bateau, les conditions de vie étaient déplorables : quand les passeurs ne les laissaient pas mourir de faim, ils les rouaient de coups. 

Amina*, une jeune Rohingya de 14 ans originaire d'un petit village de l'ouest de la Birmanie décrit les conditions de vie à bord du bateau : « Nous avons dû nous asseoir comme ça, dit-elle en serrant ses genoux contre sa poitrine. Les jambes de certaines personnes étaient tellement gonflées qu'elles en devenaient paralysées. Certains sont morts et ont été jetés à la mer. Nous dérivions en mer avec des gens qui mouraient tous les jours. Il faisait extrêmement chaud et il n'y avait ni nourriture, ni eau, explique Amina. Nous avions une poignée de nourriture et un bouchon d'eau par jour. »

D'autres passagers disent qu'ils n'ont souvent reçu ni nourriture ni eau pendant plusieurs jours. Ils estiment qu'une centaine de personnes sont décédées à bord ou ont été jetées par-dessus bord par les passeurs. Personne ne sait exactement le nombre de morts.

« Les gens étaient vraiment mal nourris, déshydratés et submergés par le chagrin. Certaines personnes avaient ce regard dans les yeux, je ne l'oublierai jamais : elles avaient l'air si effrayé »

Hanadi Katerji, infirmière MSF, cheffe de l'équipe médicale.

Après leur arrivée dans les eaux malaisiennes, les passeurs ont contraint les passagers à appeler leurs familles au Bangladesh pour leur dire qu'ils étaient arrivés en toute sécurité et leur demander de transférer le paiement du passage. Mais le bateau s'est vu refuser l'autorisation de débarquer en Malaisie, ou dans tout autre endroit, et a finalement fait demi-tour vers le Bangladesh. Quelques jours avant d'atteindre le Bangladesh, la plupart des passeurs ont abandonné le bateau et les passagers affamés. Après avoir appris que le navire dérivait au large de la côte sud du Bangladesh, les garde-côtes bangladais ont secouru les quelque 400 survivants.

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Les camps de réfugiés rohingyas de Cox's Bazar, au Bangladesh. © Vincenzo Livieri

MSF a envoyé des équipes de médecins et de spécialistes de santé mentale pour fournir des soins d'urgence aux survivants durant leur mise en quatorzaine, une mesure préventive contre la propagation du coronavirus. 

« Beaucoup d'entre eux ne pouvaient pas se tenir debout ou marcher seuls, poursuit Hanadi Katerji. Ils avaient la peau sur les os, beaucoup d'entre eux étaient à peine vivants. » 

Les équipes MSF ont stabilisé ceux qui étaient gravement malades et ont transféré cinq personnes vers les hôpitaux MSF pour malnutrition avec complications graves.

« Certains hommes avaient des blessures assez graves, qui ne guérissaient pas, probablement à cause de la malnutrition. Beaucoup d'entre eux avaient des cicatrices sur le corps, beaucoup ont déclaré avoir été battus par l'équipage sur le bateau, confie l'infirmière. La plupart du temps, les gens étaient stressés et vraiment traumatisés, effrayés. Les gens pleuraient la perte de membres de leur famille. Il y avait des enfants qui avaient perdu leurs parents. »

En Birmanie, la communauté musulmane rohingyas est persécutée et privée de citoyenneté. En 2017, une campagne de violence ciblée contre les Rohingyas par l'armée birmane a contraint plus de 700 000 personnes à fuir vers le Bangladesh voisin. Mais près de trois ans plus tard, aucune solution n'est encore en vue.

Selon les informations recueillies par les équipes sur place, il resterait encore trois bateaux en mer, transportant plus de 1 000 personnes.

 

*Prénom d'emprunt
 

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