Afghanistan : mourir sur la route de l’hôpital

Boost Hospital, Lashkar Gah, Helmand, Afghanistan
Rona, 5 ans, a une jambe cassée. Son père Haj Bgul et son frère sont assis à côté d'elle dans la salle d'urgence de l'hôpital Boost, Lashkar Gah, Helmand, Afghanistan. ©Kadir Van Lohuizen/Noor

Entre 2009 et 2019, les victimes et les blessés civils ont presque doublé en Afghanistan, tandis que les attaques contre les structures de santé n’ont jamais cessé dans le pays. Presque deux décennies de conflits ont réduit drastiquement l’accès aux soins des Afghans qui peinent à se faire soigner en raison de l'insécurité, de la distance et des coûts. C’est la conclusion d’une enquête menée par les équipes de Médecins Sans Frontières dans les provinces d’Herat et du Helmand. 

L’insécurité et la pauvreté généralisée dans le pays continuent d’empêcher la population afghane d’accéder aux soins. A Herat, les combats au sol constituent près de la moitié des causes de violence enregistrées à l’hôpital régional de la ville, où MSF travaille.

Dans cet hôpital, 41% des soignants et des patients interrogés ont déclaré qu'un proche était décédé au cours des deux dernières années faute d'accès aux soins. 89% ont retardé leurs soins en raison de la pression financière et 43% les ont reportés plus de trois fois au cours des deux dernières années. 

Un patient a ainsi expliqué qu'il avait attendu huit jours pour amener son bébé souffrant de malnutrition - le temps pour récupérer l'argent afin de louer une voiture, empruntant finalement les fonds à des proches. Un autre a simplement dit : « Nous ne pouvons pas acheter de nourriture pour ce soir. Sinon comment payer les médicaments et les médecins ? »

Des hommes attendent devant le service d'hospitalisation de l'hôpital Boost de la ville de Lashkar Gah, Helmand, Afghanistan.
 © Kadir Van Lohuizen/Noor
Des hommes attendent devant le service d'hospitalisation de l'hôpital Boost de la ville de Lashkar Gah, Helmand, Afghanistan. © Kadir Van Lohuizen/Noor

« Il y a des services de santé, mais ils sont tous payants. Pour se soigner maintenant il faut régler des frais administratifs et les patients doivent encore payer pour les tests et les médicaments. La semaine dernière, on soignait un enfant avec une blessure causée par une mine. Son père a pu payer pour le transport et l’opération, mais il n’avait plus assez d’argent pour les médicaments. On voit tellement de patients qui sont exclus du système de soins à cause des frais. »

Propos recueillis à l’hôpital régional d’Herat, Province d’Herat

Des femmes sont assises dans la salle d'attente des urgences de l'hôpital Boost, Lashkar Gah, Helmand, Afghanistan.
 © Kadir Van Lohuizen/Noor
Des femmes sont assises dans la salle d'attente des urgences de l'hôpital Boost, Lashkar Gah, Helmand, Afghanistan. © Kadir Van Lohuizen/Noor

Dans la province du Helmand, les engins explosifs improvisés sont largement disséminés sur les routes. Sur les neuf premiers mois de 2019, ils constituaient la première cause de blessures au sein de la population civile (UNAMA, octobre 2019). Les patients doivent les prendre en compte avant de se rendre à l’hôpital, ainsi que la présence de checkpoints sur le trajet. Certains préfèrent voyager la nuit pour éviter les contrôles et les combats. 

« Nos patients nous parlent de longs et dangereux voyages pour amener à l'hôpital des bébés malnutris, des femmes enceintes ou des proches blessés. Ils décrivent des cliniques avec des pénuries de médicaments ou sans personnel de santé, et ils doivent faire face à des dettes croissantes pour payer les traitements », explique Julien Raickman, représentant de MSF en Afghanistan.

Des hommes attendent pour une consultation à l'hôpital Boost à Lashkar Gah, Helmand, Afghanistan.
 © Kadir Van Lohuizen/Noor
Des hommes attendent pour une consultation à l'hôpital Boost à Lashkar Gah, Helmand, Afghanistan. © Kadir Van Lohuizen/Noor

« Il y a trois mois, les combats ont commencé. Mon fils de 12 ans est sorti devant la maison et il a été blessé par balle. Nous n’avons pas pu nous rendre à l’hôpital à cause des affrontements et parce que nous n’avions pas de voiture. Il saignait beaucoup. Finalement la police nous a emmenés. Il est mort sur la route. »

Propos recueillis à l’hôpital Boost, Lashkar Gah, Province du Helmand

A l’hôpital Boost de Lashkar Gah, où les équipes MSF interviennent, le taux d’enfants mort-nés était de 54 pour 1 000 en 2019 - un taux quasiment deux fois plus élevé que la moyenne nationale : lorsque les femmes arrivent pour accoucher, il est déjà bien souvent trop tard. 

Même constat chez les plus jeunes : au cours des six premiers mois de 2019, 44% des enfants décédés dans les 24 heures suivant leur arrivée dans l'unité de soins intensifs pédiatriques étaient arrivés trop tard, à un stade déjà trop avancé de la maladie. Sur 3680 cas de rougeole traités au cours des sept premiers mois de 2018, 48% ont été admis en raison de complications graves. Les affrontements ont également rendu les campagnes de vaccination difficiles, entraînant une faible couverture vaccinale chez les enfants. 

L'unité de soins intensifs pédiatriques. L'hôpital Boost est géré par MSF en partenariat avec le ministère de la Santé publique.
 © Kadir Van Lohuizen/Noor
L'unité de soins intensifs pédiatriques. L'hôpital Boost est géré par MSF en partenariat avec le ministère de la Santé publique. © Kadir Van Lohuizen/Noor

En 2018, les équipes MSF ont réalisé 411 700 consultations externes, assisté 74 600 naissances et réalisé 6 890 interventions chirurgicales en Afghanistan. Elles travaillent dans le pays depuis 1980 et gèrent aujourd'hui six projets dans les provinces de Kaboul, Khost, Kandahar, Kunduz, Helmand et Herat.

Note : cette enquête a été menée auprès de 280 personnes (patients, accompagnants, équipes MSF) dans deux des six provinces où MSF travaille : l'hôpital Boost dans la ville de Lashkar Gah, dans la province du Helmand, ainsi que l'hôpital régional de Herat et le dispensaire MSF pour personnes déplacées à la périphérie de la ville, dans la province éponyme.

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