Accoucher et rester en vie, un défi pour les femmes du Pakistan

Consultation néonatale à l'hôpital pour femmes de Peshawar
Consultation néonatale à l'hôpital pour femmes de Peshawar ©Isabelle Merny/MSF

Elles sont pauvres, sans ressources, réfugiées ou déplacées par des combats dans leur région d’origine. Elles sont secrétaires, médecins ou infirmières. Patientes et membres de l’équipe de Médecins Sans Frontières à Peshawar et Hangu expriment le défi que représente l’accouchement au Pakistan, pays qui détient l’un des plus fort taux de mortalité maternelle au monde.

« Je suis gynécologue à l’hôpital pour femmes de Peshawar mis en place par MSF. Ici, nous sommes spécialisés en obstétrique d’urgence pour apporter aux femmes les plus vulnérables un lieu sûr où mettre au monde leur bébé », explique le Dr. Kanako. L’hôpital pour femmes a ouvert ses portes en 2011. Peshawar est la capitale de la province du Khyber Pakhtunkwa (KPK) dans le nord ouest du pays. Plus de trois millions d’habitants vivent ici et Peshawar est loin d’être un désert médical. Cliniques, hôpitaux, soignants et pharmacies devraient permettre de répondre aux besoins médicaux de toute la population. Pourtant nombreuses sont les femmes qui restent privées de soins maternels.

« J’ai commencé à venir ici il y a six mois. Mon bébé est né avant-hier, » raconte une patiente originaire des zones tribales. « En fait, j’étais d’abord allée dans un autre hôpital à cause de mes saignements, mais le docteur m’a dit qu’il me fallait deux injections pour éviter que le bébé naisse avec des handicaps. Quand je lui ai dit que je n’avais pas les moyens, il m’a donné l’adresse de cet hôpital. Mon bébé est né par césarienne et j’ai de la chance de tenir dans mes bras un enfant en bonne santé aujourd’hui ».

« Une césarienne coûte environ 10 000 roupies dans un hôpital public et jusqu’à 60 000 dans une clinique privée. Même un accouchement normal coûte 5 000 roupies dans un hôpital public et 20 000 dans une clinique privée. C’est hors de prix pour les femmes les plus pauvres » déplore Dr. Naseer, médecin MSF à Peshawar. Trop coûteux, trop éloignés, ces soins sont inaccessibles aux plus vulnérables et en particulier aux familles déplacées par les combats et les violences dans les zones frontalières avec l’Afghanistan voisin. « Les personnes déplacées et les réfugiées représentent à peu près 10% de nos patientes et ce chiffre augmente » dit Salma chargée de l’accueil et de l’enregistrement des patientes à leur arrivée à l’hôpital.

Mais le coût n’est pas le seul obstacle à l’accès aux soins maternels. Des traditions très ancrées dans les familles valorisent l’accouchement à domicile par voie naturelle comme étant la seule façon honorable de mettre au monde son enfant, quelles qu’en soient les conséquences pour la mère ou le nouveau-né. Ainsi, les femmes font face à des réticences particulièrement fortes de la part de leur mari ou de leur belle-mère avant d’être autorisées à se rendre à l’hôpital. « Pour que cette décision de « briser la tradition » soit prise, il faut  non seulement que les proches de la future maman soient prêts à le faire, mais aussi que le centre de soins soit accessible et qu’il bénéficie d’une certaine reconnaissance de la part de la communauté », explique Mathilde Berthelot, responsable des programmes MSF au Pakistan. C’est ce qu’illustre le témoignage de cette patiente hospitalisée aux soins intensifs de l’hôpital de Peshawar : « j’ai demandé au chauffeur de taxi qu’il me conduise à « l’hôpital pour femmes », et il m’a amené ici. Toutes les femmes de mon village viennent ici quand elles sont enceintes, parce qu’on sait que les médecins font tout pour éviter les césariennes ».

Se faire soigner ou travailler dans une structure de santé gérée par une organisation étrangère comme MSF est un autre défi que doivent relever patientes et employées. « Au début, ma famille était inquiète à cause des problèmes de sécurité. Ils pensaient qu’en travaillant avec des étrangers je risquais d’être attaquée ou kidnappée» se souvient Dr. Naseer qui a rejoint MSF en novembre 2012, « mais je me sens complètement en sécurité ici et je n’ai même aucun problème pour faire les gardes de nuit ». La famille de Salma avait peur que son comportement change au contact d’étrangers : « Mais je n’ai pas du tout changé, je continue de porter les mêmes vêtements et de faire les courses avec ma famille comme toujours. Je crois qu’ils ont compris maintenant ».

Au delà du choix d’accoucher à domicile ou dans un hôpital géré par des étrangers, la volonté d’accoucher très rapidement est une demande spécifique au Pakistan qui provoque souvent la dégradation rapide de l’état des mamans et des bébés. « Ici les femmes et leurs familles veulent un accouchement provoqué rapide. Plusieurs fois par jour, on me demande d’accélérer le travail alors que les contractions naturelles sont déjà fortes, régulières et efficaces. Si on n’administre pas ce médicament parce qu’il ne répond pas à une indication thérapeutiques appropriée, les patientes partent et reviennent quelques heures plus tard après avoir ingéré de fortes doses de stimulants chez elles. Elles se présentent alors dans un état très critique, avec des saignements importants, une rupture utérine, un travail bloqué voire parfois une mort fœtale » explique Jessica Holden, médecin gynécologue à Hangu.

Isolement, insécurité, pauvreté ou croyances traditionnelles sont autant d’obstacles à surmonter par les femmes pakistanaises pour bénéficier de soins maternels de qualité et accoucher sans risquer leur vie et celle de leur enfant.

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