Sida, 20 millions de morts plus tard : incurie politique et impasse médicale

Les malades du sida dans les pays en développement sont privés des innovations thérapeutiques qui pourraient leur sauver la vie. MSF refuse la pratique courante des sociétés pharmaceutiques qui commercialisent en Afrique en Asie et en Amérique Latin
©MSF

Plus de 20 ans après le déclenchement de la pandémie de sida et 20 millions de morts plus tard, moins de 5% des malades sont sous traitement. Dans les 49 pays les plus touchés identifiés par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 4,7 millions de malades ont besoin d'un traitement en urgence. Sur ce total, seuls 187 000 patients (4%) sont traités, un an après le lancement de l'initiative " 3 par 5 " de l'OMS (trois millions de patients sous traitement en 2005).

Alors qu'il faudrait augmenter rapidement la mise sous antirétroviraux (ARV) des patients qui en ont besoin, les entraves à l'accès aux traitements s'accumulent. La réponse déjà trop faible à la pandémie de sida est étranglée par une série d'obstacles :

- La mise en application des accords de l'OMC le 1er janvier 2005 dans les pays en développement disposant d'une industrie pharmaceutique va considérablement réduire l'accès aux génériques pour les nouvelles molécules. L'accord du 30 août 2003, censé contourner cette difficulté, va en fait se révéler inapplicable en raison de sa complexité.
- Les grands laboratoires pharmaceutiques et les Etats multiplient les offensives pour restreindre la possibilité de produire des versions génériques des ARV et jeter le discrédit sur celles déjà utilisées.
- Les Etats-Unis font pression pour réduire le budget du Fonds Global, au profit d'accords bilatéraux privilégiant l'utilisation de médicaments de marque.

Aujourd'hui, Médecins Sans Frontières traite 23 000 personnes, dans 27 pays, avec des ARV. Nous avons montré qu'en milieu précaire, la gratuité des soins et la simplification de la prise en charge et du suivi des malades permettent à ceux-ci de survivre dans des proportions importantes. Malgré cela, les institutions médicales qui prescrivent des ARV demeurent très peu nombreuses, notamment en Afrique sub-saharienne. Par ailleurs, la recherche et développement (R&D), en dépit de l'évidence épidémiologique, concentre une grande partie de ses efforts sur les besoins des pays riches quand la majorité des malades vit au Sud. Enfin, nous savons que les résistances aux médicaments de première ligne ne vont pas tarder à se manifester. Faute de disposer de médicaments adaptés et abordables, le sursis que nous donnons à nos patients risque donc de s'avérer de courte durée.

C'est un renversement radical de perspective que doit opérer l'ensemble de la filière (recherche, politiques médicales nationales et internationales, règles commerciales, conditions de commercialisation, distribution, systèmes de santé). Il s'agit d'une question de volonté politique dont l'ambition doit être de traiter le plus grand nombre de malades possible, afin de refuser de laisser mourir sans soins des millions d'individus.

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