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"Toute la population est affectée par la situation actuelle"

Deux ans après le déclenchement de la deuxième Intifada, environ 1900 Palestiniens et 700 Israéliens, en majorité des civils, ont trouvé la mort au cours du conflit et ce bilan s'alourdit chaque jour. Depuis novembre 2000, nous menons à Jénine, Hébron et Gaza un programme d'assistance médico-psychologique aux victimes de ce conflit. Marie-Madeleine LEPLOMB, médecin et responsable de programme chez Médecins Sans Frontières, et Christian LACHAL, psychiatre et psychanalyste, consultant pour les programmes de santé mentale, se sont rendus sur place afin de mieux se rendre compte du quotidien de cette mission et évaluer les programmes. Interview.

» Est ce que ce type de prise en charge, psychologique, est frÉquent chez MÉdecins Sans FrontiÈres?

Christian :
La prise en charge des soins psychiques par MSF a débuté en 1989, en Arménie, à la suite du tremblement de terre. Depuis, de nombreux autres programmes ont été ouverts, dans différents contextes (Bosnie, Sierra Leone, Madagascar, Guatemala...).
Dans les Territoires palestiniens, plusieurs programmes se sont succédés entre les deux Intifada, afin de traiter les conséquences psychologiques, individuelles et familiales, de la première Intifada et, ensuite, des blocages et harcèlements qui ont émaillé la période du processus d'Oslo : enfants malnutris et difficultés de relations mères-bébés, ex-détenus relâchés des prisons israéliennes, etc.
Depuis octobre 2002, la spécificité de ces programmes est qu'ils fonctionnent pendant et au coeur même du conflit et s'adressent aux populations les plus menacées. Il s'agit de traiter les réactions psychopathologiques rapidement et d'éviter l'émergence de problèmes plus chroniques.

Marie-Madeleine : MSF est de plus en plus sensibilisée à ce problème. C'est normal, puisque sur la plupart des terrains où nous travaillons nous soignons des populations victimes d'agressions très traumatisantes physiquement, mais aussi psychiquement.

» Quel est le quotidien des civils palestiniens? Dans quel contexte vivent-ils?

Marie-Madeleine : Les civils palestiniens n'ont plus la liberté de se mouvoir à l'intérieur de leur territoire et ça affecte tout leur quotidien. S'ils doivent se rendre à l'hôpital et que sur leur chemin ils rencontrent un poste militaire, rien ne leur garantit qu'ils pourront y arriver. C'est la même chose quand il s'agit d'aller à l'école, de cultiver son jardin, d'aller travailler ou même, pour certains, de se déplacer à l'intérieur de leur propriété.
La négation progressive de leurs droits les plus simples permet aux colons de renforcer leur propre sécurité. J'ai été témoin de l'invasion des chars dans Jénine qui profitaient de la nuit pour s'introduire dans la ville. Or, c'est le seul moment de la journée qui leur permet de se reposer.

Christian : Toute la population est affectée par la situation actuelle. Cependant, certaines zones sont plus particulièrement exposées du fait de la proximité de colonies, de zones dites de sécurité, ou du fait des incursions de l'armée. Les gens sont en danger de mort, ils subissent les tirs, leurs maisons sont détruites, les terres agricoles sont dévastées. Certaines maisons sont occupées : l'armée s'installe sur le toit et terrorise les habitants.
Les zones dévastées par les bulldozers et les chars sont de plus en plus importantes à Gaza, ce qui représente autant de terres perdues. A Jénine, la ville est encerclée, les villages sont isolés. A Hébron, l'accès aux villages est barré par des tanks, des blocs de pierres, ce qui entraîne des temps d'attente très longs et une gêne importante à toute activité. Dans beaucoup d'endroits, il n'y a plus de lieu sécurisé et les gens vivent dans la tension et la crainte permanentes.

» Comment se manifeste la pression psychologique?

Christian : Par des procédés destinés à terroriser les gens et ainsi les obliger à partir, en empêchant le bon fonctionnement de la société... Il y a aussi des fins purement militaires comme les incursions et destructions.
Dans ce genre de situation, la logique de l'occupant et celle de l'occupé ne se rencontrent pas et l'occupé subit l'arbitraire, l'imprévisible de la violence, l'insécurité...
La volonté d'empêcher les déplacements, des personnes et des biens, est évidente : des check-points coupent les voies d'accès, des tourelles en béton sont érigées, des routes réduites à des monticules de terre en une nuit...Tout est fait pour détruire le sentiment d'un territoire propre et les repères spatiaux familiers et montrer aux Palestiniens qu'ils ne sont pas chez eux. Jusqu'à présent ces derniers sont restés, mais ça devient de plus en plus difficile et on voit se dessiner la volonté de les transférer ou de les confiner dans des "parcelles-prisons".

»
 Quelles sont les pathologies, psychologiques et mÉdicales, les plus frÉquemment rencontrÉes?

Marie-Madeleine :
Nos patients présentent des troubles liés au stress, des dépressions réactionnelles... Les enfants perdent leurs acquisitions antérieures, un tel contexte n'étant évidemment pas propice à un développement "normal".

Christian : Il y a des dysfonctionnements familiaux, les relations aux enfants sont souvent perturbées avec, parfois, des violences intra-familiales, même si, dans l'ensemble, les adultes essaient de s'occuper et de protéger les enfants.
Les individus souffrent de traumatismes aigus, de réactions post-traumatiques différées, d'états dépressifs sévères, de psychoses post-traumatiques.
De plus en plus d'enfants présentent des dépressions et une perte d'espoir dans l'avenir. De plus, la déscolarisation est importante du fait des difficultés d'accès aux écoles et du danger qui plane sur certains établissements ...
80% des malades qui consultent directement les médecins présentent des plaintes fonctionnelles, des douleurs diverses, traductions physiques du stress et de la peur. Il y a également des pathologies psychosomatiques, comme des troubles du sommeil.
Il est impossible d'évaluer le nombre de personnes qui développent des complications liées à la peur - métaboliques (diabète) ou respiratoires (asthme) - mais il semble élevé.

» Qui sont les patients les plus touchÉs et pourquoi?

Marie-Madeleine :
Il semble que les enfants et les femmes soient les plus touchés. Les hommes se raccrochent davantage à leur volonté de rester chez eux, dans des maisons exposées, et donc de lutter, si ce n'est activement du moins par leur résistance, leur persévérance à vouloir rester.

Christian : Si, en effet, les enfants, de moins en moins protégés, sont particulièrement vulnérables, les adultes sont eux aussi touchés en nombre du fait des traumatismes et des pertes vécus, des lieux où ils habitent. Vivre dans certains endroits de la bande de Gaza représente un risque vital permanent, un harcèlement et des humiliations quotidiennes, une subsistance basée sur l'aide sociale, un isolement qui n'est brisé que par les visites de quelques expatriés des ONG. Les populations vivent des traumatismes répétitifs.

» Comment se construit et se "porte" la structure familiale et sociale palestinienne?

Christian :
Si la structure familiale palestinienne se fonde sur le modèle traditionnel musulman, c'est aussi une société plus confessionnelle, avec une minorité de chrétiens et des laïques. L'éducation des enfants y est importante et, récemment, la représentation d'un Etat s'était bâtie. L'harcèlements actuel est vécu comme une perte d'identité nationale et une résurgence du phénomène d'exode, avec le risque d'être, pour la 2ème ou la 3ème fois, un réfugié.
Les familles sont souvent nombreuses, avec un fort esprit de solidarité. On dit des femmes qu'elles sont la colonne vertébrale du pays et le nombre de "mères courages" que nous rencontrons lors de nos visites est conséquent : elles se sont jetées devant les bulldozers qui écrasaient les maisons, elles se sont disputées avec les soldats aux check-points, elles organisent comme elles peuvent l'accompagnement des enfants à l'école... Mais leur persévérance s'use, comme s'use le tissu social palestinien, avec un risque de désorganisation brutale des familles et de la société.

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