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Territoires palestiniens - La situation peut rapidement devenir très critique

Pierre-Pascal Vandini s'est rendu à Gaza pour évaluer la situation de la population en termes d'accès aux soins, ainsi que l'éventuelle nécessité de repositionner notre programme après la décision de l'Union européenne et des Etats-Unis. Le point avec notre médecin.

Fin 2005, MSF a, comme tous les ans, ré-évalué ses activités dans les Territoires occupés. Mais depuis, la donne a changé, beaucoup d'événements ayant des conséquences médicales, sociales et économiques lourdes se sont produits.

Des problèmes émergents de gestion sanitaire

J'ai rencontré les directeurs de plusieurs hôpitaux et constaté qu'il y a un réel besoin en matière d'approvisionnement en médicaments. Au fil des crises, des offensives de l'armée israélienne, des regains de tensions, des blocus, le système de santé et l'offre de soins palestiniens a toujours su s'adapter. Aujourd'hui, certains produits de base (comme l'atropine ou l'adrénaline, nécessaires pour toute réanimation cardiaque ou, plus simplement, le plâtre pour les fractures), ainsi que d'autres médicaments, plus chers et plus complexes (comme les traitements pour l'hépatite C), manquent depuis plusieurs mois. Les salaires du personnel de santé ne sont plus payés régulièrement.

Ces problèmes de gestion auront des conséquences à long terme. Depuis le début de l'année, le ministère de la Santé a cumulé entre 3 et 8 millions de dollars de dettes auprès de ses fournisseurs qui veulent désormais voir cette facture réglée avant toute nouvelle commande. La décision de l'Union européenne ayant provoqué une crise de confiance vis-à-vis des paiements palestiniens, ces mêmes fournisseurs doivent eux-aussi payer immédiatement toutes leurs commandes effectuées à l'étranger, en Inde ou en Egypte... Il y a donc un effet domino sur toute la chaîne d'approvisionnement qui fonctionne déjà en flux tendu. La fermeture pendant 56 jours, en début d'année, du point de transit de Karni a aggravé la situation : les médicaments restent bloqués, y compris les nôtres.

Un régime de restriction

Quand on sait que l'on ne "finira pas le mois", on rentre en régime de restriction. A Gaza, seules les opérations chirurgicales urgentes sont assurées. Les médicaments sont donnés en plus petites quantités et les malades redirigés vers les pharmacies privées, elles aussi en proie aux pénuries... Le niveau de vie des gens ne leur permet pas de payer ces traitements. Certains se rendent en Egypte où les médicaments sont moins chers, mais ne peuvent en ramener qu'une petite quantité, sinon tout est confisqué à la douane. L'été dernier, en prévision d'éventuels blocages lors du démantèlement des colonies de Gaza, MSF avait monté des stocks de matériel et de médicaments ; stocks qui nous ont permis depuis de faire quelques petites donations. Lors de ma visite, nous avons donné à l'hôpital public général et à l'hôpital pédiatrique de Gaza, ainsi qu'à l'hôpital de Khan Younès. Nous allons ponctuellement continuer, mais les besoins sont très importants.

La situation peut rapidement devenir très critique. Si on atteint la rupture de stock pour certains produits, les soins s'arrêteront. Gérer un hôpital est beaucoup plus complexe que juste acheter des médicaments et payer des salaires. Il faut aussi éliminer les déchets, nettoyer et aseptiser, régler les factures d'électricité... La qualité des soins va s'en ressentir, les risques de contaminations vont être accrus... De même, à force de ne pas être payé, le personnel de santé pourrait se démotiver. Déjà avant, les médecins du service public cumulaient les emplois pour avoir un niveau de vie correct. Sans salaire et sans matériel pour travailler correctement, on peut imaginer qu'ils ne travailleront plus que dans les cabinets et cliniques privés ; or les gens ne peuvent pas et pourront de moins en moins payer pour être soignés. Enfin, les pathologies lourdes comme les cancers, les problèmes génétiques, les malformations congénitales qui, jusque là, étaient traitées dans les pays voisins (Jordanie, Israël, Egypte), ne pourront plus être prises en charge, faute de moyens. Les gens sont très inquiets quant à leur avenir. L'incertitude et la peur du lendemain leur pèsent. Une patiente m'a dit : "c'est comme marcher avec un bâton dans la chaussure"...

Un approvisionnement en nourriture lui aussi aléatoire

D'autre part, plusieurs facteurs augurent d'une dégradation alimentaire. La majorité des foyers de grippe aviaire détectés dans les Territoires palestiniens se trouvent à Gaza. Les fermes aviaires sont en faillite, on ne vend plus de volaille, les vitrines réfrigérées sont vides. Le poisson est trop cher à la vente, trop cher à pêcher aussi : la plupart des pêcheurs de Gaza ont perdu leurs bateaux, confisqués ou bombardés. Même topo pour la viande bovine : le plus important fournisseur de viande de la bande de Gaza importe ses bêtes vivantes. Les animaux restant bloqués à Karni, il doit louer des pâturages aux Israéliens pour les faire vivre en attendant. Ses fermes d'élevage sont situées au Nord, là où les bombardements de l'armée israélienne sont intensifs. En 15 jours, il a perdu 45 vaches...

Il y a encore des légumes et des agrumes. Le surplus était revendu en Israël, il pourrit désormais à Karni. Les deux principaux moulins qui assurent l'approvisionnement en pain de la population sont eux aussi soumis aux aléas du point de transit. Lorsque la farine est bloquée, des crises ponctuelles et des émeutes peuvent avoir lieu, comme cela a été le cas fin avril. Les enfants se sont habitués à ne plus manger de viande, plus de protéines. On connaît les risques, à terme, d'une alimentation non-équilibrée : carences et propagation de certaines maladies comme le diabète...

Redéployer notre intervention

Nos équipes prodiguent des soins psychologiques - doublés d'une assistance médicale et sociale - aux familles exposées à la violence et aux conséquences de l'occupation. Certains de nos patients ont toujours besoin de cette aide. Ceux qui vivaient à proximité des colonies, en situation de confrontation et de stress permanents, et qui, malgré le départ des colons, sont toujours sujets à des troubles. Il y a aussi les personnes du nord de la bande de Gaza, vivant sous les bombardements - permanents depuis le début de l'année, intensifs depuis avril dernier (100 à 300 frappes par jour). Ils vivent reclus, n'osent pas sortir même pour se rendre dans les structures de soins. Leur peur est réelle, basée sur des faits concrets : les obus tombent sur les maisons, des enfants sont morts, un homme nous raconte comment il s'est fait tirer dessus d'une tourelle alors qu'il emmenait sa femme sur le point d'accoucher... Les gens ont le sentiment de vivre dans une prison à ciel ouvert.

Nous prévoyons de continuer nos donations de matériel et de médicaments, de venir en soutien aux services de chirurgie, de dialyses et de pédiatrie où la demande et les besoins sont importants, les spécialistes manquent. Nous allons également continuer à suivre la situation nutritionnelle et rester en alerte. Enfin, nos équipes vont être renforcées. Recruter des Palestiniens sera le meilleur moyen de poursuivre nos activités, surtout en cas d'évacuation des expatriés. Mais tout cela ne sera qu'une goutte d'eau ! Nous ne pouvons pas remplacer tout un système de soins et pallier tous les besoins.

Depuis 2000 et la dégradation des conditions de sécurité, il y a de moins en moins d'étrangers sur Gaza. Actuellement, avec les agences des Nations unies (qui sont passées de 80 expatriés en 2005 à 12 seulement cette année), nous sommes les derniers acteurs de l'aide présents sur le terrain. Beaucoup d'associations ont dû arrêter leurs programmes, suspendre leurs activités. La situation en Cisjordanie n'est pas meilleure. Le camp de réfugiés principal de Naplouse est régulièrement la cible d'incursions ; à Hébron, les routes principales longeant les colonies sont interdites aux Palestiniens, l'approvisionnement et l'accès aux soins sont entravés.

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