Séisme au Venezuela : « l'impact émotionnel sur la population est immense »
Près de deux mois après les séismes de juin 2026 au Venezuela qui ont fait plus de 6 300 morts, les populations de Caracas et La Guaira restent marquées par les pertes humaines et la peur des répliques. Sur le terrain, Médecins Sans Frontières (MSF) déploie un soutien psychosocial auprès des sinistrés. La psychologue Natalia Tapiero raconte le quotidien des familles endeuillées et des équipes de secours.
Une réponse humanitaire globale face à des besoins majeurs
Plus d’un mois et demi après les deux séismes du 24 juin au Venezuela qui ont fait plus de 6 300 morts et 1 400 disparus, les habitants de La Guaira et de Caracas restent profondément éprouvés. Entre les destructions matérielles, la perte de proches et l'insécurité permanente, les besoins en soutien psychologique sont immenses.
En plus des soins médicaux, de la distribution d'eau et des activités d'assainissement, nos équipes ont déployé des cliniques mobiles à La Guaira (Maiquetía, Catia La Mar, Tanaguarena) et à Caracas. MSF intervient également à la morgue de « Los Silos », à La Guaira, auprès des familles en recherche de leurs proches et des équipes mobilisées sur place.
Dans les ruines du séisme, les recherches de survivants
« C'est une chose de voir des images d'une catastrophe à la télévision ou sur les réseaux sociaux ; c'en est une tout autre de la vivre sur le terrain. Face à une ville entière transformée en un champ de ruines, on se sent soudainement minuscule.
Dans la région de La Guaira, ce qui m’a le plus frappée après le séisme, c'est le silence absolu qui s'emparait soudain de centaines de personnes dès qu'un secouriste levait le poing. C'est le signal universel pour couper tous les moteurs et se taire, dans l'espoir d'entendre un souffle de vie sous les décombres. »
La morgue de « Los Silos » : le passage éprouvant de l'identification
Les morgues de La Guaira ayant rapidement saturé sous l'afflux de victimes, le site portuaire de « Los Silos » a été réaménagé en urgence pour recevoir les dépouilles. MSF y assure une présence psychologique continue.
« Le lieu est d'un contraste marquant : d'un côté, l'immensité bleue de la mer ; de l'autre, des tentes abritant des scènes très dures. C'est ici que les familles doivent passer par la douloureuse épreuve de l'identification visuelle. Installées face à des écrans, elles font défiler des photos de corps pour retrouver leurs proches. Ces familles ne reconnaissent quelqu’un qu’elles connaissent parfois seulement grâce à un tatouage, un vêtement ou une paire de tongs. »
Des familles confrontées au choc de la perte de leurs proches
« Sur place, la réalité quotidienne révèle ce que nous appelons en psychologie la dissociation fonctionnelle : des personnes qui mettent temporairement leur douleur dans un coin de leur esprit pour réussir à accomplir les démarches administratives, repoussant leur deuil à plus tard.
D'autres arrivent complètement effondrées. Certains ont même fait le voyage retour au Venezuela uniquement pour cette recherche tragique. Une jeune femme me confiait être dans une détresse absolue après avoir identifié ses parents : “Je suis venue pour eux, mais après ça, je n'ai plus aucune raison de revenir vivre ici.”
Les gens portent aussi un lourd fardeau de culpabilité. Une mère de 24 ans a retrouvé sa fille d'un an après 15 jours de recherches désespérées. En voyant le visage de son bébé, qui portait les traces d'une longue souffrance, elle m'a avoué ne jamais pouvoir se le pardonner. »
L'action quotidienne des équipes de MSF : accompagner le traumatisme
Pour chaque famille qu’elles rencontrent, nos équipes de MSF proposent un espace sécurisé et une prise en charge globale :
- Premiers secours psychologiques et écoute immédiate.
- Sessions de psychoéducation pour aider les adultes comme les plus jeunes à reconnaître et apprivoiser la peur, la tristesse ou les sautes d'humeur.
- Consultations individuelles et familiales pour consolider les mécanismes de défense et réorienter vers des soins spécialisés si le traumatisme paralyse la vie quotidienne.
« L'impact émotionnel sur la population est immense : stress aigu, peurs persistantes des répliques, troubles du sommeil et flashbacks si violents que les victimes ont l'impression de revivre l'instant exact du séisme. »
À ce jour, MSF a apporté une prise en charge à :
- 310 personnes en consultations psychologiques individuelles et familiales ;
- 4 245 personnes à travers des sessions de thérapie de groupe et de soutien communautaire ;
- 707 personnes via des premiers secours psychologiques d'urgence.
Soutenir les soignants, le personnel médico-légal et les secouristes
L'intervention de MSF s'adresse également au personnel médico-légal et administratif, eux-mêmes confrontés à un niveau de stress et d'épuisement critique.
« Nous organisons des sessions de gestion du stress pour les équipes médico-légales ou encore les étudiants en stage confrontés à ce drame. J'ai également reçu récemment trois prêtres épuisés et sous le choc. Ils avaient vécu le séisme à l'intérieur même de leur église. Aujourd'hui, ils doivent célébrer des messes d'enterrement à la chaîne. Ici, tout le monde est à bout de forces. »
La solidarité s’organise malgré le traumatisme
« Au cœur de cette horreur, la solidarité humaine reste saisissante. Des familles endeuillées prennent encore le temps de s'inquiéter pour nous. À la morgue, des proches qui distribuent de la nourriture me disent : “Docteur, mangez quelque chose, prenez ceci”, partageant le peu qu'il leur reste.
Cette résilience force une immense admiration. Je pense notamment à cette femme qui a creusé les décombres de ses propres mains pendant 27 jours pour extraire le corps de sa mère, portée par le seul besoin de lui offrir une sépulture digne et pouvoir commencer son deuil. »
Assurer la continuité des soins : un défi sur le long terme
Dans les zones dévastées de La Guaira et de Caracas, garantir un suivi psychologique durable est désormais l'un des plus grands défis humanitaires.
« Il est indispensable de garantir la continuité des soins en santé mentale, tant pour les traumatismes aigus générés par la catastrophe que pour les personnes souffrant de troubles préexistants dont les traitements ont été interrompus.
À La Guaira, de nombreux psychiatres et psychologues ont perdu la vie lors des séismes, et les survivants sont totalement mobilisés par la réponse d'urgence. Je rencontre ainsi des patients qui, bien qu'ils disposent de leurs traitements psychotropes, n'ont plus aucun suivi médical ou thérapeutique.
En situation de catastrophe, la santé mentale n'est pas un luxe : c'est une nécessité fondamentale, essentielle pour préserver la dignité humaine et soulager la souffrance de ceux qui ont tout perdu. »
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