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La responsabilité médicale, aiguillon dans la prise en charge du sida

Lors de la 34e Assemblée générale de Médecins Sans Frontières, les
débats ont notamment porté sur la responsabilité médicale de
l'association, responsabilité à l'égard de nos patients bien sûr, mais
aussi par rapport aux problématiques de santé publique et de recherche.
Avec Emmanuel Baron, directeur médical de MSF, retour sur ces questions
à travers l'exemple du sida.

Peux-tu rappeler l’implication de MSF dans la prise en charge de malades du sida ?
C'est en décembre 2000 que MSF a commencé à proposer des trithérapies antirétrovirales à des patients malades du sida. A l'époque, pour ne pas mettre sous antirétroviraux (ARV) les malades des pays pauvres, certains avançaient une menace en terme de santé publique. Selon eux, des traitements administrés ou pris de manière erratique risquaient de favoriser l'apparition de souches résistantes du virus du sida. Ainsi, le directeur de l'agence américaine d'aide internationale (USAID) Andrew Natsios mettait en doute la capacité des malades africains, "qui ne savent pas ce qu'est une montre", à prendre un traitement à heure fixe.

Au nom de la responsabilité médicale vis-à-vis des malades et parce que ce statut quo était inadmissible, nous avons refusé ce dogme emprunt de préjugés racistes. Aujourd'hui près de 30.000 malades du sida dans 27 pays reçoivent des antirétroviraux dans les programmes de MSF.

Quel bilan tirer de cette mise sous ARV de malades du sida dans des pays pauvres ?
Nos programmes ont contribué à démontrer qu'il était possible de proposer des soins efficaces à des malades du sida dans des contextes précaires. Prenons par exemple notre programme dans le district de Chiradzulu au Malawi, où 4 000 malades sont sous traitement. Nous avons réussi à simplifier et à décentraliser la prise en charge sans nuire à la qualité des soins.
Epicentre, le pôle de recherche épidémiologique de MSF, a documenté les résultats obtenus à Chiradzulu. Des études ont montré que l'adhérence, c'est-à-dire la prise régulière du traitement par les patients, était élevée, et que le taux de survie des patients mis sous traitement était satisfaisant. Ainsi, le taux de survie à un an d'un patient mis sous ARV dans le district de Chiradzulu est de 78%. Ce taux est encourageant si l'on considère que certains patients arrivent dans notre centre à un stade avancé de la maladie.

Parallèlement, pour les besoins de nos propres programmes, mais aussi pour que l'ensemble des malades du sida dans les pays pauvres puissent avoir accès à des traitements efficaces à des prix abordables, nous nous sommes battus pour la baisse des prix et la disponibilité des trithérapies. Pour mener cette action de lobbying, qui est aussi le fruit de notre conception de la responsabilité médicale, nous nous sommes appuyés sur la Campagne d'accès aux médicaments essentiels lancée par MSF en 1999.

Quels sont aujourd’hui les perspectives et les défis qui restent à relever ?
Dans nos programmes qui ne sont pas spécifiquement dédiés à la prise en charge des malades du sida, nous devons pouvoir proposer des ARV aux malades qui en ont besoin. Il y a certes des difficultés techniques, un cadre à définir, mais nous devons absolument progresser sur ce plan.

Pour ce qui est de nos programmes spécifiques, nous touchons la limite de nos capacités de suivi des malades. Ainsi, à Chiradzulu, nous avons dû interrompre temporairement les admissions de nouveaux patients avant de les reprendre à un rythme plus réduit. En effet, accroître la quantité de malades pris en charge risquait d'entraîner une baisse de la qualité du traitement et du suivi proposé. Or vis-à-vis des patients que nous soignons aujourd'hui, nous avons une responsabilité dans la durée.

Pour ceux-là, nous allons être confrontés dans les années qui viennent à l'apparition de la toxicité et d'une moindre efficacité des médicaments. Nous devons donc nous préparer à proposer un traitement alternatif. Cela implique de continuer notre combat pour la baisse du prix des traitements et la disponibilité de versions génériques, car les molécules de deuxième ligne sont très chères, inaccessibles pour presque tous les patients du Sud.
Mais nous allons aussi devoir nous montrer inventifs, car le mode de suivi des patients possible dans les pays du Nord est inapplicable dans les pays du Sud. Il faudra innover dans nos pratiques, simplifier la prise en charge sans en réduire la qualité, comme nous l'avons fait pour les trithérapies de première ligne. Ce défi est immense et nous nous interrogeons sérieusement sur le futur de nos patients dont la survie est aussi dépendante de la recherche menée au Nord.

Nous devons aussi continuer à analyser nos projets, à les documenter, et à diffuser les connaissances que nous en tirons. C'est là encore une question de responsabilité médicale, tant pour l'amélioration de nos propres programmes que pour être en mesure de bousculer et d'orienter la recherche vers les besoins des patients du Sud.

Car si nous pouvons être satisfaits que 30 000 de nos patients soient sous traitement, cela reste peu comparé aux besoins. Sur 6 millions de séropositifs dans les pays pauvres qui ont besoin d'un traitement en urgence, seuls 770 000 en bénéficient. Nous n'avons évidemment ni la capacité ni la vocation d'étendre notre prise en charge à l'ensemble de ces malades, mais il est de notre devoir de dénoncer l'abandon dont ils font l'objet, et l'accumulation d'obstacles à leur mise sous traitement.

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