Femmes palestiniennes : le traumatisme invisible

Consultation psychologique Gaza
Consultation psychologique, Gaza ©Frédéric Sautereau

Alors qu'elle est en mission à Gaza, Hélène Thomas - psychologue - prend en charge Samira, une patiente dont l'histoire est celle de beaucoup de femmes palestiniennes. Difficultés pour vivre et élever des enfants dans ce contexte, place et rang de la femme au sein du couple, de la famille, de la société... Autant de sources de détresse. Aujourd'hui, Hélène est coordinatrice de nos programmes de soins psychologiques dans les Territoires Occupés Palestiniens. Pour elle, le contexte éducatif et culturel n'a pas ou peu changé et le cas de Samira est toujours représentatif de ce qu'est la vie de la plupart des femmes de Gaza.

« Samira avait 38 ans quand je l'ai rencontrée. Son mari était présent à la première session. Elle avait commencé par me parler de ses enfants. Elle en avait cinq et, selon elle, son aînée de 7 ans était énurétique ; sa fille de 6 ans était absente, perdue dans ses pensées ; et son fils de 5 ans bégayait. Elle m ‘avait demandé si je pouvais faire quelque chose pour eux. En observant les enfants, je me disais qu'ils n'avaient pas l'air d'aller si mal que ça : ils jouaient, participaient à la conversation et semblaient plutôt sociables. Par contre, il y avait quelque chose dans l'attitude de Samira qui m'a fait comprendre qu'elle voulait nous parler seule, en dehors de la présence de son mari si désireux de nous montrer une image positive de la famille.

A la visite suivante, il n'y avait que Samira et ses enfants. Elle se précipitait sur les mots : depuis environ un an, elle perdait ses cheveux, par poignées, et ils repoussaient gris. Elle était vraiment inquiète. Dans la société palestinienne, et plus généralement dans la culture musulmane, les cheveux sont considérés comme « la moitié de la beauté d'une femme ».

Huit mois plus tôt, son mari s'était remarié. Suite à la naissance de son dernier bébé, le médecin avait diagnostiqué l'impossibilité, pour Samira d'avoir d'autres enfants. De plus, les rapports intimes étaient devenus douloureux. Son mari avait donc décidé de prendre une deuxième femme. Samira s'était sentie trahie : « elle ne travaille pas, n'est pas allée à l'école très longtemps, n'est pas plus jolie... Mais elle peut avoir des enfants ». L'identité des hommes et femmes palestiniens passant notamment par la parentalité, ne pas pouvoir avoir d'enfants est au mieux une honte au pire une stigmatisation. Samira avait aussi peur que son mari suive l'exemple de son père à lui : abandonner première femme et enfants pour la seconde épouse, mais elle n'osait pas en parler avec lui. Samira avait perdu confiance en elle, se sentait rejetée, négligée, remise en question en tant que mère et femme, reléguée au rang de « matrone », une femme vieillissante qui n'aurait plus d'utilité.

Femme et mère : une même identité. Finalement, un autre gynécologue a fini par poser le bon diagnostic, Samira souffrait d'un fibrome et non d'un affaissement utérin. Nous l'avions revue après son opération, elle était soulagée : « il y avait quelque chose de profond à l'intérieur et je l'ai jeté ». Elle pouvait à nouveau avoir des enfants, rattraper son mari et damer le pion à « l'autre femme », restaurer - vis à vis de son époux, de la société et d'elle même - son image de femme attirante et désirable parce que mère potentielle. Samira nous avait avoué qu'elle ne savait rien de ces « choses » qui attirent les hommes et semblait confondre féminité et provocation. Sa vie sexuelle n'était pas épanouissante, elle la subissait mais n'en parlait jamais avec son mari : sujet tabou. Ici, les femmes parlent entre elles, les hommes entre eux, mais aucun ne parle à l'autre.

Selon les critères sociaux palestiniens, Samira était déjà « âgée », c'est-à-dire qu'elle avait plus de 20 ans, quand elle a connu son futur mari. Elle ne l'avait jamais rencontré jusqu'à ce qu'il se présente chez ses parents pour demander sa main. Il lui avait plu, physiquement, et elle avait accepté le mariage. Quand j'ai commencé à la suivre, elle le détestait de l'avoir trahie et pourtant elle voulait le reconquérir, « pour les enfants ». Elle semblait écartelée entre ses sentiments, ses émotions contraires. Tout comme en France où, il n'y a pas si longtemps, se pratiquait le « devoir conjugal », les hommes palestiniens pensent qu'ils ont des droits et les femmes des devoirs. Celles ci sont conditionnées pour répondre à ces attentes qu'elles pensent légitimes et culpabilisent quand elles ne peuvent y répondre.

Un nécessaire recul. Selon la Loi palestinienne, toute femme qui demande le divorce perd la garde des enfants et ne récupère pas sa dot, se retrouvant ainsi démunie. La tentation est grande d'analyser, voire de juger, l'ensemble de ces comportements et faits sociaux à l'aulne de nos propres critères culturels et/ou personnels. Plus loin que mon ressenti de femme, plus loin que mes propres valeurs, éducation et vécu, j'ai dû composer avec cette donne culturelle afin de pouvoir proposer à Samira une piste de réflexion qui l'aide tout en préservant ce qu'elle désire garder et construire. Ce type de grand écart culturel et émotionnel est quasi quotidien dès lors que des patients, hommes ou femmes, nous laissent entrer dans leur intimité. Les relations conjugales, la violence domestique envers le conjoint et/ou les enfants, autant de sujets sensibles qui nous obligent sans cesse à trouver le juste équilibre entre notre fonction de psychologue et notre ressenti en tant qu'être humain. De fait, les choses changent. Des associations, des femmes, des hommes s'impliquent, conscients du travail à faire, de l'intérieur même de la société palestinienne ; conscients aussi qu'il n'est rien de plus long et difficile à changer que les mentalités ».

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