Côte d’Ivoire - Dans l'Ouest, des habitants si près de chez eux… et pourtant si loin

Camp de Douékoué  Avril 2011
Camp de Douékoué - Avril 2011 ©Peter DiCampo / Pulitzer Center

Dans l'ouest de la Côte-d'Ivoire, de nombreuses personnes ayant fui les violences n'osent pas rentrer chez elles. Sur la route entre Guiglo et Blolequin, des villages restent encore désertés par la population réfugiée au Liberia voisin ou cachée dans la brousse. A Duékoué, les habitants ont trouvé refuge dans un camp surpeuplé.

Dans cette région de Côte-d'Ivoire, les tensions postélectorales et intercommunautaires ont atteint leur paroxysme dans la ville de Duékoué. Du 28 au 30 mars, les combats ont provoqué des centaines de morts et de destructions généralisées dans la ville. De nombreux civils ont cherché refuge dans un camp déjà surpeuplé, situé dans le parc d'une mission catholique des environs. Ils vivent désormais dans la peur de rentrer chez eux - même si leurs maisons ne sont qu'à quelques centaines de mètres. Depuis décembre, une équipe médicale MSF y intervient chaque jour pour fournir des soins médicaux.

Trois jours de violence à Duékoué, fin mars, ont entraîné une augmentation du nombre de personnes réfugiées dans ce camp dont la population a doublé, atteignant 28.000 personnes. Quelques centaines de mètres seulement séparent la ville, en proie à la violence, et les camps moins exposés au danger. La plupart des civils parcourent la distance à pied. Mais le prix à payer pour leur sécurité est élevé, car les conditions de vie dans le camp sont extrêmement difficiles : surpeuplé, manquant d'abris, de nourriture et d'eau. Le manque d'espace est le problème le plus critique. D'une densité d'environ trois personnes par mètre carré, chaque petit bout de terre est utilisé et les déplacés dorment littéralement les uns sur les autres.

Quand il fait noir, le marché, la zone des cuisines et même le terrain devant le dispensaire MSF deviennent un dortoir géant, débordant de familles qui dorment sur un morceau de tissu, sans rien d'autre que les étoiles pour s'abriter. Encore faut-il que les nuits soient clémentes. La dernière semaine, de fortes pluies ont touché la région et ont semé la pagaille au milieu de la nuit, les populations cherchant à se couvrir, à creuser de nouvelles tranchées pour recueillir l'eau de pluie, et à essayer de balayer l'eau et la boue pour se coucher et grappiller quelques heures de sommeil.

La pression sur le camp est énorme. Le nombre de personnes hébergées dépasse de loin ses capacités, et de nouvelles personnes continuent d'arriver. Dans les villages environnants, beaucoup de gens espèrent encore venir dans ce lieu plus sûr mais terriblement précaire.

"Dans notre dispensaire, les consultations ont récemment doublé et deux consultants travaillent parfois dans une même pièce par manque de place, explique le Dr Mohamadou Seyni, qui coordonne les activités de MSF dans le camp. Après les journées de violence, nous avons reçu de nombreux cas de traumas et de blessures que nous avions besoin de référer à notre équipe de l'hôpital de la ville. A présent, la plupart de nos consultations concernent des cas de paludisme. Hier, sur 120 enfants testés, 80 étaient atteints de cette maladie. »

Bien qu'il existe d'autres organisations médicales dans le camp, MSF est la seule organisation qui prodigue réellement des soins médicaux curatifs. Dans une région où le paludisme est une cause majeure de mortalité, la présence de MSF dans le camp offre une bouée de sauvetage pour les Ivoiriens déplacées y ayant trouvé refuge, en particulier les enfants. En raison des tensions ethniques et des menaces de violence, la plupart des gens ont trop peur de se frayer un chemin à l'hôpital, même si c'est pour parcourir à pied une courte distance.

Ces dernières semaines, l'équipe a fourni plus de 200 consultations par jour. "Nous soignons également un grand nombre d'infections respiratoires et de diarrhées qui, dans de nombreux cas, sont probablement liées aux conditions de vie dans le camp", ajoute le Dr Mohamadou Seyni.

MSF suit également de près la situation nutritionnelle, et reste attentive à la possibilité d'une augmentation de la malnutrition. À l'heure actuelle, 50 enfants souffrant de malnutrition sont pris en charge par l'équipe. Bien qu'il soit difficile d'établir un lien précis entre la malnutrition et les déplacements, il est probable que le manque d'argent et de nourriture rencontré par de nombreuses familles au cours des derniers mois aura un impact sur leur santé. La plupart des familles dans le camp sont venues ici à la hâte et sont arrivés avec peu - ou pas - de biens et d'argent. «Je suis arrivé au camp avec ce que je porte sur moi maintenant » explique Paul, arrivé le 29 mars pour éviter la violence dans les rues.

Les équipes MSF ont d'autres sujets d'inquiétude. En février dernier, la rougeole avait été diagnostiquée chez un certain nombre d'enfants, mais la campagne de vaccination prévue par les autorités de santé a été annulée quand la violence a éclaté. Avec un grand nombre de personnes déplacées, des mesures devront être prises pour prévenir une épidémie.

Dans la zone d'attente ombragée, les bancs sont principalement occupés par des mères et leurs enfants. Dans la zone adjacente, un groupe de femmes enceintes attend, dans l'espoir d'accoucher en toute sécurité. Une sage-femme MSF voit environ 40 femmes chaque jour pour des consultations prénatales. Tout espoir que leur enfant naisse à l'extérieur de ce camp semble s'éloigner, mais ils recevront, au moins, un bon suivi des soins.

L'équipe logistique de MSF construit une grande zone ombragée pour remplacer la tente utilisée comme salle d'attente, signe que les résidents du camp - et leurs besoins médicaux - vont perdurer. A l'extérieur du camp, les gens craignent pour leur vie. Même si beaucoup pourraient rejoindre leur maison en à peine dix minutes, il semble qu'elle n'a pourtant jamais été aussi loin.

 

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