L'hôpital de Ramtha, à la frontière avec la Syrie, le 7 septembre 2016.
L'hôpital de Ramtha, à la frontière avec la Syrie, le 7 septembre 2016. © MSF

Témoignage du terrain - Le Dr Hardik Vyas, également connu sous le nom de « Tony », est chirurgien à l’hôpital MSF d'Ar Ramtha, dans le nord de la Jordanie. Situé de l’autre côté de la frontière syrienne, cet hôpital ne reçoit plus de patients syriens depuis que les autorités jordaniennes ont fermé la frontière, après une attaque contre leurs troupes, en juin dernier.

« Avant le 21 juin, l’hôpital d’Ar Ramtha était constamment plein, rempli de blessés de guerre. La frontière avec la Syrie était ouverte, ce qui permettait de transférer les blessés graves dans notre service. Nous accueillions les patients aux urgences et terminions nos journées avec un sentiment mitigé, entre consternation face aux nombreuses victimes de la guerre en Syrie, et soulagement d’avoir pu leur venir en aide et sauver des vies.

Nous recevions des blessés graves, victimes de fractures multiples, de blessures à l’abdomen ou à la poitrine, de traumatismes, ainsi que des cas complexes nécessitant une prise en charge sur le long terme. Les patients transférés en Jordanie étaient généralement des cas difficiles. Certains avaient bénéficié de soins avant leur transfert, mais n’avaient pas été correctement pris en charge car les hôpitaux du sud de la Syrie ne disposent ni d’infrastructures ni de moyens suffisants. Souvent, nous devions opérer à nouveau afin de soigner pleinement le patient.

Aujourd’hui, notre service est toujours sur pied, mais les chambres sont à moitié vides et les urgences très calmes. Le bruit assourdissant des explosions et des bombardements nous parvient depuis l’autre côté de la frontière, à cinq kilomètres d’ici. Les médecins, chirurgiens et infirmiers se tiennent prêts à accueillir les patients, mais malheureusement notre service est en état d’hibernation. Nous tremblons, impuissants, à chaque fois qu’une bombe explose de l’autre côté de la frontière.

Chaque jour, nous sentons le sol trembler sous nos pieds, et pourtant, il nous est impossible d’imaginer l’horreur de la situation de l’autre côté de la frontière. Le bruit des bombardements confère un terrible sentiment d’impuissance. On se sent à la fois si proches et si éloignés des populations touchées. Nous sommes effondrés chaque fois que nous apprenons que des blessés ont été refoulés à la frontière alors qu’un hôpital équipé et prêt à les prendre en charge se situe à quelques kilomètres seulement.

Quand je pense aux patients qui ne peuvent pénétrer en Jordanie, j’essaye d’imaginer les soins qu’ils reçoivent de l’autre côté. Comment parviennent-ils à survivre ? Vont-ils d’un hôpital à un autre ? Quelle distance les sépare des hôpitaux les plus proches ? Nous ne pouvons estimer le nombre de vies perdues à cause de cette situation désastreuse. Dans le sud de la Syrie, les hôpitaux de terrain doivent être totalement dépassés : ils reçoivent parfois jusqu’à cinquante blessés par heure et doivent intervenir auprès de dix patients en simultané. Ils doivent agir vite pour sauver des bras, des jambes, et des vies. Auparavant, nous pouvions leur venir en aide en prenant en charge une partie des blessés, mais maintenant, nous sommes condamnés à attendre, ce qui est le plus frustrant.

J’ai entendu parler d’un garçon de dix ans arrivé à la frontière jordanienne il y a deux mois ; il souffrait d’une grave blessure à la tête. Il s’est vu refuser l’entrée dans le pays et sa famille a dû l’emmener dans un centre de soins de Damas, car les hôpitaux du sud de la Syrie n’étaient pas en mesure de traiter les cas de traumatismes complexes. Malgré tous les efforts pour le sauver, le garçon est malheureusement décédé. Si seulement il avait pu atteindre notre hôpital et notre service de chirurgie, il serait peut-être encore en vie aujourd’hui. Je n’arrête pas d’y penser, « si seulement ».

Chaque jour, des vies sont perdues à cause de cette guerre horrible et de l’interdiction d’évacuer les blessés vers la Jordanie. Si la Jordanie ouvrait à nouveau ses frontières et autorisait les évacuations médicales, les patients auraient au moins une seconde chance. »

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