Au 4 juillet 2026, 1 109 Palestiniens, dont au moins 243 enfants, ont été tués par les forces israéliennes et des colons en Cisjordanie occupée, y compris à Jérusalem-Est. 74 d'entre eux ont été tués depuis le début de l'année. L’accès aux soins de santé est devenu encore plus complexe depuis que les autorités israéliennes ont refusé d'enregistrer de nombreuses organisations humanitaires internationales, dont MSF.
Grandir et survivre au cœur des colonies de Cisjordanie
En 2011, à Azzoun Atma, la fille de deux ans de Rana, atteinte d'un lourd handicap, est tombée malade. La famille vivait dans le village et ne possédait pas de voiture. Aucun taxi ne circulait. Le village, une enclave du gouvernorat de Qalqilya cernée par des colonies et des murs de séparation, n'a qu'une seule entrée : une grille que l'armée israélienne n'ouvre que quelques heures par jour. Cette nuit-là, elle était fermée.
Le deuil d'une famille privée d’accès aux soins
« Ma fille est décédée car nous ne pouvions pas sortir, explique la mère âgée de 39 ans. Nous devions attendre le matin que la grille ouvre et qu'un taxi puisse nous emmener à l'hôpital. Ce que j'ai vécu, beaucoup de mères palestiniennes l'ont vécu. Je ne veux pas croire qu'il existe un endroit dans le monde où l'on souffre plus qu'ici ».
Rana a cinq enfants, dont un nourrisson de quelques mois. Deux de ses filles, des jumelles, souffrent d'un handicap lourd. Le jour de son mariage, en 2004, la maison familiale a été en partie démolie par l'armée israélienne. Plus de vingt ans après, elle et sa famille la reconstruisent encore, pièce par pièce, au gré de ce que leur permettent leurs moyens.
De ses fenêtres, dit-elle, « la première chose que l'on voit, c'est le mur. Puis les colonies ». Deux implantations israéliennes bordent Azzoun Atma : Sha'arei Tikva et Oranit. Elles sont toutes les deux illégales du point de vue du droit international. Le tracé du mur de séparation entre ces colonies et Azzoun Atma a fait du village un cul-de-sac.
Il y a quelques mois, sur le point d'accoucher, Rana a dû se résoudre à prendre la route de nuit. « Je suis d'abord allée à Qalqilya, raconte-t-elle. On m'a écrit une lettre de transfert en me disant que je devais aller à Naplouse. Mais il faisait nuit. Mon mari et moi y avons longuement réfléchi, et finalement, nous avons pris le risque ». Elle a eu peur, pour elle et pour l'enfant à naître. Cette fois, tout s'est bien passé. « Le plus grand accomplissement, aujourd'hui, c'est de rentrer chez soi sain et sauf », explique-t-elle.
Un quotidien marqué par la violence et les contrôles
Les équipes de Médecins Sans Frontières, qui travaillent depuis des décennies en Cisjordanie, partagent ce constat, comme le rappelle Filipe Ribeiro, chef de mission MSF :
« Quand les Palestiniens de Cisjordanie partent de chez eux le matin, ils ne savent pas s'ils pourront rentrer chez eux le soir, à cause des checkpoints. N'importe quelle personne peut être arrêtée et détenue administrativement par l'armée israélienne pendant des mois ou des années. Il faut ajouter à cela la crainte d'une attaque par les colons ou d'une opération militaire de l'armée israélienne ».
En décembre 2025, OCHA recensait 925 obstacles à la circulation qui entravaient de manière permanente ou intermittente les déplacements de 3,4 millions de Palestiniens à travers la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est. La violence des colons, en particulier, a changé d'ampleur : au moins 3 088 attaques ont été recensées entre 2023 et 2025, contre environ 1 860 entre 2021 et 2023, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme.
Le cas de Rana, qui a perdu sa fille, est loin d'être isolé.
« Nous sommes face à un système d'obstruction aux soins : checkpoints qui se multiplient, ambulances retardées ou bloquées, transport médical pris pour cible, hôpitaux encerclés, traitements interrompus. Le déni de soins n'est pas un dommage collatéral, c'est un mode de fonctionnement ».
Les obstacles à l'action humanitaire
L’action des ONG entravée par le gouvernement israélien
Avec le refus, au début de l'année 2026, des autorités israéliennes d'enregistrer 37 organisations humanitaires internationales, dont Médecins Sans Frontières (MSF), la situation s'est compliquée pour l'organisation. « Concrètement, cela signifie que nous ne sommes plus autorisés à appeler les autorités militaires israéliennes qui contrôlent la Cisjordanie pour coordonner les mouvements de nos équipes. Cela pose de réels problèmes de sécurité. Nous ne sommes jamais certains que la protection dont bénéficient nos équipes, en tant que travailleurs humanitaires, soit respectée lorsqu'elles sortent de Naplouse », déplore Filipe Ribeiro. Envoyer des travailleurs internationaux est désormais impossible pour l'association. Les équipes palestiniennes de Cisjordanie sont néanmoins soutenues à distance depuis Amman, en Jordanie.
Cicatrices invisibles : l'impact psychologique de l'occupation sur la santé mentale
Au fil des années, Shouruq observe une détérioration de la situation pour les patients MSF. « Les problèmes que rencontraient les gens autrefois étaient beaucoup plus simples, explique-t-elle. Aujourd'hui, les difficultés sont bien plus complexes. Pour les enfants comme pour les adultes ».
Rana Abu Hajleh, une patiente de MSF, s’entretient avec Shouruq, une assistante sociale de MSF, à la clinique de MSF à Naplouse. Les équipes de MSF à Naplouse ont assuré en moyenne environ 250 consultations en santé mentale par mois entre janvier et avril 2026.
Maen HammadLes troubles psychologiques apparaissent à un âge de plus en plus précoce. Chez les plus jeunes, ils prennent la forme d'énurésies ou d'hyperactivités, à cause de « l'angoisse des incursions militaires ». « Malheureusement, la mort est devenue une banalité dans notre région. Nous ne savons pas ce que demain nous apportera », poursuit-elle.
Des camps ciblés et détruits
Mariam a vingt-cinq ans. Elle vient du camp de Nur Shams, près de Tulkarem, dans le nord de la Cisjordanie, et la route qui mène de là à Naplouse, dit-elle, est « difficile, pleine de détours, très longue, épuisante ». Elle est sortie récemment d'une longue période de dépression. « Après le début de la guerre [l'offensive israélienne à Gaza en 2023], j'ai eu le désir de changer quelque chose, de faire quelque chose dont j'étais capable ».
Elle enchaîne les formations : premiers secours, secourisme, secourisme avancé, puis un examen d'auxiliaire médical passé aux côtés d'étudiants infirmiers, avec une bonne note. Elle finit par accompagner les ambulances lors des incursions dans le camp, pour porter secours aux blessés. « Même avec nos gilets, il n'y avait aucune protection pour les secouristes, les journalistes ou qui que ce soit, explique-t-elle. Des gens étaient tués chez eux, simplement pour avoir regardé par une fenêtre ».
« Le camp était assiégé, un bulldozer militaire se trouvait à notre porte, mais j’étais déterminée à partir. À ce moment-là, j’ai senti que je n’avais pas le temps d’avoir peur », raconte Mariam, une patiente de MSF originaire du camp de réfugiés de Nur Shams, lors d’une visite à la clinique de MSF à Naplouse.
Maen HammadDe Jénine à Tulkarem, la destruction des camps de réfugiés et les déplacements forcés
Le 21 janvier 2025, deux jours après l'annonce d'un cessez-le-feu à Gaza, l'armée israélienne lance l'opération militaire « Mur de fer » en Cisjordanie. Elle frappe d'abord le camp de Jénine, puis celui de Tulkarem, et enfin celui de Nur Shams, le 9 février. En quelques semaines, les trois camps sont vidés de la quasi-totalité de leurs habitants. Mariam en fait partie. Réfugiée un temps à Bal'a, un village voisin, elle apprend un jour que les soldats ont investi la maison familiale et déclaré que c'était désormais une zone militaire. « D'un coup, j'ai réalisé que je n'avais plus nulle part où aller », explique Mariam. Sa famille et elle ont été déplacées.
Un an après le début de l'opération, les camps demeuraient sous occupés, forces israéliennes stationnées à l'intérieur et ordres de démolition continuant de tomber. Selon des images satellite analysées par l'ONU, environ 35 % de Nur Shams était détruit dès mai 2025. Quand Mariam a pu rentrer, elle a constaté que sa maison était très endommagée, mais tenait encore debout, contrairement à celle de sa sœur, qui vit désormais chez eux. « Il n'y a plus de camp, avance-t-elle. C'est devenu un cimetière, parce que tant de gens y ont perdu les leurs. J'ai l'impression que l'odeur du sang est encore là ».
L'histoire de Mariam n'est pas qu'une histoire de déplacements et de violences. C'est le fragment d'une politique qui se lit à l'échelle du territoire. Depuis janvier 2025, plus de 33 000 personnes ont été déplacées des camps de Jénine, Tulkarem et Nur Shams et de leurs environs, selon l'UNRWA. Et l'année 2025 a été, pour la colonisation, une année record avec 86 nouveaux avant-postes, 54 colonies officiellement approuvées, près de 28 000 logements autorisés, selon l'ONG israélienne Peace Now.
« C'est une politique volontaire d'enfermement de la population et de fragmentation territoriale. Il s'agit de rendre impossible une solution à deux États, c'est-à-dire d'empêcher toute continuité territoriale, sociale, économique ou culturelle de la Cisjordanie et de la Palestine en général ».
Cette politique a des conséquences quotidiennes pour Rana, qui doit renoncer à de nombreuses consultations médicales, mais aussi à des déplacements plus banals : « Avant, nous venions à Naplouse chaque semaine. Maintenant, peut-être une fois par an. Nous pourrions croiser des colons et ils pourraient nous jeter des pierres ».