Des réfugiés secourus par l'Aquarius le 22 juillet 2016.
Des réfugiés secourus par l'Aquarius le 22 juillet 2016. © MSF

Pour de nombreux réfugiés, la Méditerranée est l’un des seuls points de passage vers l’Europe. Cette route migratoire enregistre le plus grand nombre de traversées, mais elle est aussi l’une des plus meurtrières. D’après l’Organisation Internationale pour les Migrations*, au 24 juillet de cette année, plus de 3 000 hommes, femmes et enfants étaient décédés en mer. Fin avril, MSF a repris ses activités de recherche, de sauvetage et d’assistance médicale, en Méditerranée, pour les réfugiés en détresse.

Le 20 juillet, à bord de l’Aquarius, un navire affrété par l’association SOS Méditerranée, une équipe MSF a porté assistance à deux embarcations transportant plusieurs centaines de personnes. Les équipes ont pu venir en aide à plus de 200 personnes. Mais elles ont également dû extraire de l’eau plus de 20 corps, ceux de personnes décédées au cours de ce voyage commencé en Libye.

Le Dr. Erna Rijnierse, médecin à bord de l’Aquarius, témoigne de cette opération inhabituelle : « Nous avons reçu un appel du centre de coordination des opérations de sauvetage en mer. Avec un autre membre de l’équipe, nous avions un mauvais pressentiment qui s’est, hélas, confirmé. En nous rapprochant du canot pneumatique, nous avons été frappés par le silence. Normalement, lorsqu’on s’approche d’un bateau, les gens font savoir qu’ils sont là. Mais cette fois-là, ils étaient terriblement silencieux. Presque immédiatement, nous avons senti une forte odeur d’essence.

Lorsque nous nous sommes approchés, les survivants nous ont dit qu’il y avait des cadavres dans le bateau, sans nous préciser combien. Ils ne portaient pas de véritables gilets de sauvetage, alors nous leur en avons tout de suite distribué.

Lorsque je suis montée à bord de leur embarcation, l’eau m’arrivait aux mollets. L’odeur d’essence était très forte et il était difficile de ne pas marcher sur des corps. Un examen rapide a confirmé le décès de ces personnes : des femmes essentiellement. A leurs yeux, on pouvait voir qu’elles étaient mortes en souffrant.

Nous ne pouvions plus rien pour elles, je suis donc retournée à bord du canot de sauvetage afin de me concentrer sur les survivants, les soigner. Beaucoup avaient les yeux qui piquaient à cause du gaz ou de l’essence. J’ai aussi remarqué de nombreuses griffures sur leurs bras et leurs jambes, ainsi que des traces de dents sur les bras et le dos de certains. Une bagarre avait probablement éclaté à bord. La situation avait dû être dramatique. Ils avaient le regard vide.

Les gens à bord étaient traumatisés. Ils étaient déjà passés par une éprouvante traversée du Sahara et un séjour difficile en Libye. Une équipe psychosociale de MSF Italie nous a rejoints le surlendemain à Trapani pour les prendre en charge. »

Le Dr. Erna Rijnierse, médecin à bord de l’Aquarius

Le Dr. Erna Rijnierse, médecin à bord de l’Aquarius © MSF

Ferry Schippers est coordinateur de projet à bord de l’Aquarius. « Beaucoup de questions m’ont traversé l’esprit au cours de ce sauvetage. Qu’est-ce qui leur est arrivé ? Ont-ils paniqué lorsque le bateau a commencé à sombrer dans une mare d’essence et d’eau ? J’étais indigné par cette situation et terriblement triste pour tous ces gens, dont la plupart étaient des femmes qui avaient déjà beaucoup souffert. Ils n’ont commis aucun crime, leur seul souhait est de rejoindre l’Europe en quête d’une vie meilleure. Mais c’est la mort qui les attendait, en pleine mer, à bord d’un canot pneumatique inadapté à la navigation en mer. »

David, 30 ans, est originaire du Nigeria. Il fait partie des rescapés accueillis à bord de l’Aquarius. Il raconte avoir été forcé de monter à bord du canot plein à craquer, sous la menace d’hommes armés. Il explique comment le bateau s’est fissuré sous le poids de ses occupants : « Le fond du bateau s’est brisé et l’eau a commencé à entrer. Lorsque l’eau est arrivée à hauteur de genou, les gens ont commencé à paniquer, à essayer de se lever,  ils criaient, hurlaient. Certaines femmes glissaient et elles étaient alors submergées par l’eau et l’essence.

Puis un hélicoptère est passé, nous avons levé les bras pour lui faire signe et il a appelé les équipes de sauvetage, mais il y avait déjà des cadavres sur le sol du canot. Je me sens terriblement mal pour ces femmes décédées. Ça n’aurait pas dû arriver. C’est très dangereux de prendre la mer, je ne le conseille à personne. Je n’oublierai jamais ce que j’ai vu cette nuit-là, jamais. »

Mary, 24 ans, également originaire du Nigeria, était aussi à bord de l’embarcation. Elle a été secourue par l’Aquarius, ainsi que son mari. « Plutôt que d’aider, certains ont commencé à me grimper dessus ; ils voulaient m’utiliser pour se maintenir au-dessus de l’eau. J’appelais à l’aide, mais personne ne m’a aidée. J’ai cru mourir. J’ai dû mordre une femme pour qu’elle se relève et que je puisse respirer. Quelqu’un a appelé mon mari, il m’a tendu la main et m’a tirée hors de l’eau. Je ne voulais pas mourir. »

Le Dr. Erna Rijnierse a dû extraire les morts de l’eau et confirmer leur décès. « Ce qui est écœurant, c’est que ces femmes sont mortes dans d’atroces souffrances. Pourquoi ? Parce qu’elles n’avaient pas d’autre possibilité pour rejoindre l’Europe. Je suis en colère contre les politiques qui les maintiennent loin des regards. Tout cela me révolte et m’attriste profondément. »

L'Aquarius, affrété par l’association SOS Méditerranée

L'Aquarius croisant dans les eaux au nord de la Libye. © MSF


*Source : www.iom.int