Les réfugiés nouvellement arrivés à Calais continuent de s'installer dans la Jungle, malgré les conditions très difficiles. Septembre 2016.
Les réfugiés nouvellement arrivés à Calais continuent de s'installer dans la Jungle, malgré les conditions très difficiles. Septembre 2016. © Mohammad Ghannam/MSF

Les perspectives ont rarement été aussi sombres pour de nombreux migrants de la Jungle de Calais. Un nouvel hiver approche et le gouvernement français a promis de fermer le camp définitivement. Un obstacle supplémentaire, un mur, devrait bientôt y être érigé. Cette semaine, des habitants de la ville portuaire de Calais ont manifesté et barré les routes afin de réclamer la destruction du camp.

Toutefois, bien que l’aide dans le camp s’amenuise, des gens comme Abdo, jeune Syrien de 25 ans, continuent d’y arriver. « Il y a beaucoup de problèmes dans la Jungle à cause du nombre élevé de gens qui y vivent. Et maintenant, la France veut fermer le camp. Où allons-nous nous installer ?, s’interroge Abdo, arrivé à Calais il y a seulement neuf jours. Ils ne peuvent pas juste appuyer sur un bouton et nous faire disparaître. »

Abdo porte un t-shirt orange sur lequel il est inscrit « I love UK ». Il fume nerveusement sa cigarette en racontant son périple pour rejoindre l’Europe. Il a fui la guerre dans son pays en 2012 pour se rendre en Égypte. Mais comme beaucoup d’autres Syriens, il s’est vu marginaliser suite à l’arrivée au pouvoir du président Adbel Fattah al-Sissi en 2014. Il a renoncé à s’installer en Égypte et s’est rendu en Libye, avant de tenter sa chance en mer Méditerranée - bien qu’en 2016, plus de 3 000 personnes aient été portées disparues après avoir tenté de la traverser.

Et, selon lui, le nombre de migrants n’est pas près de diminuer, même si l’attitude à l’égard des réfugiés change très vite en Europe. « En Libye, les gens font la queue à Zouara et à Sabratha, dit-il, en référence aux deux villes côtières par lesquelles les migrants transitent vers l’Europe à bord d’embarcations de fortune pilotées par des passeurs. Tous les gens que j’ai rencontrés à Zouara voulaient se rendre en Europe. Tout le monde a une destination en tête, et Calais est l’une d’entre elles. »

« Les gens continueront de prendre des risques pour venir »

Ahmad, jeune Soudanais de 22 ans, vit dans la Jungle depuis une semaine. Il a traversé la Méditerranée à bord d’un canot pneumatique avec 140 autres migrants. Il dit avoir survécu grâce à un bateau de sauvetage de MSF. « En Libye, j’ai vu des Soudanais, des Nigérians, des Sénégalais, des Marocains, des Tchadiens, des Bangladais, des Afghans, des Ghanéens, des Gambiens, des Erythréens et des Ethiopiens. Beaucoup étaient des hommes, mais il y avait aussi de nombreuses femmes, pour la plupart enceintes, et des enfants. Peu importe que la traversée soit dangereuse, les gens continueront de prendre des risques pour venir », explique Ahmad qui porte un collier aux couleurs du drapeau rastafari.

Ahmad affirme avoir dû travailler « en tant qu’esclave » en Libye, presque sans aucune rémunération. « La guerre en Libye est horrible. Personne n’est en sécurité. N’importe qui peut vous tuer, à tout moment, explique-t-il. Pour nous, la mer déchaînée et les conditions difficiles à l’arrivée n’ont pas d’importance. C’est notre situation d’origine, là d’où on vient, qui nous motive à embarquer à bord du bateau. »

Dans les jours qui ont suivi la manifestation pour la fermeture immédiate du camp à Calais, de nouveaux arrivants sont encore venus gonfler le nombre de tentes dans la Jungle. Depuis la manifestation, la police recourt chaque soir un peu plus aux gaz lacrymogènes, ce qui dégrade encore davantage la vie des réfugiés.

Des réfugiés Soudanais installant leur tente. © Mohammad Ghannam/MSF

Des réfugiés Soudanais installant leur tente. © Mohammad Ghannam/MSF

« J’étais décorateur d’intérieur, mais la situation en Libye s’est tellement dégradée, que j’ai dû partir. Seuls les membres de groupes armés ont un avenir là-bas. J’ai été très chanceux durant la traversée car mon bateau a été secouru par MSF », explique Abou Eman, un Soudanais de 42 ans.

« La situation est vraiment critique ici, particulièrement depuis la manifestation du 5 septembre. Chaque soir, à 20h30, la police nous balance des gaz lacrymogènes, sans raison. Or, à cette heure-là, les gens jouent au football ou au cricket, ils ne dérangent personne. J’ai peur des habitants de la ville car ils veulent qu’on s’en aille », ajoute Abou Eman qui, comme beaucoup d’autres, a renoncé à rejoindre le Royaume-Uni et prévoit de se rendre aux Pays-Bas.

Nul autre endroit où aller

La Jungle reste une étape nécessaire sur le chemin des migrants ; elle leur permet de marquer une pause dans leur long et chaotique voyage avant de décider de leur prochaine destination.

Certains témoignent d’une baisse de l’aide bénévole ces derniers mois. « Beaucoup de volontaires qui venaient de partout en Europe ne viennent plus. Cela me rend triste. Même des gens avec qui j’étais devenu ami ne viennent plus. Peut-être en ont-ils marre de nous ? Ou bien la Jungle les a-t-elle épuisés, comme elle nous a épuisés nous aussi ? », se demande Moubarak, jeune Soudanais de 18 ans arrivé l’an dernier à Calais.

Certains, comme Ismail, Afghan de quinze ans, n’ont nul autre endroit où aller. Il est arrivé cette semaine dans la Jungle, après avoir traversé l’Iran, la Turquie, la Serbie, la Hongrie, la Bulgarie, l’Autriche, l’Italie et la France. « J’ai été bloqué trois jours dans une forêt de Bulgarie. La police nous a tiré dessus. La police turque nous a également tiré dessus. J’ai été fait prisonnier et torturé en Iran. En Serbie, je me suis fait frapper par des habitants. Il m’a fallu trois mois pour venir de Jalalabad à Calais », raconte Ismail.

Il tient absolument à rejoindre son père à Londres. Bien que celui-ci soit citoyen britannique, il n’a pu bénéficier du regroupement familial pour son fils mineur, car comme beaucoup de personnes nées dans un pays en guerre, il ne possède pas de certificat de naissance. « Ma vie n’est que tristesse. Je ne me souviens d’aucun moment de bonheur dans cette vie », dit-il en plantant sa tente dans le sol dur de la Jungle.

Ismail, jeune réfugié de 15 ans venu seul d'Afghanistan. © Mohammad Ghannam/MSF

Ismail, jeune réfugié de 15 ans venu seul d'Afghanistan. © Mohammad Ghannam/MSF