gorizia italie janvier 2016 alessandro penso
Jamal, logisticien et médiateur, originaire d'Afghanistan. © Alessandro Penso

Jamal est un réfugié afghan de 34 ans. Il est logisticien et travaille actuellement en tant que médiateur au centre d’accueil MSF de Gorizia, du côté italien de la frontière avec la Slovénie. Auparavant, il a travaillé auprès des réfugiés avec MSF en Sicile. Il revient dans cette interview sur son parcours personnel et ce que ça lui permet aujourd'hui d'apporter aux autres réfugiés qu'il rencontre.

Tu as toi-même cherché refuge en Europe, peux-tu nous expliquer comment ça s’est passé lorsque tu es arrivé ?

Je suis arrivé en Italie pour la première fois en 2005. Pour moi, ce n’était qu’un point de passage pour rejoindre l’Angleterre. Après de terribles épreuves, notamment la mort de plusieurs compagnons, j’ai enfin pu bénéficier d’une protection internationale.

Mais avant cela, j’ai connu de nombreuses mésaventures. J’ai été rapatrié deux fois en Grèce, j’ai été expulsé à plusieurs reprises et j’ai dû vivre dans un centre de rétention. J’ai également vécu dans des camps de réfugiés en France, au Royaume-Uni et en Grèce. Je suis donc particulièrement bien placé pour comprendre les problèmes et les craintes des réfugiés, qui ne savent pas de quoi leur avenir sera fait.

Aujourd’hui, je suis heureux de travailler comme médiateur pour MSF afin d’accueillir et d’héberger les réfugiés à la recherche d’un toit, de nourriture ou de soins.

Peux-tu nous raconter tes débuts avec MSF auprès des réfugiés ?

J’ai d’abord travaillé en Sicile, au sein d’une équipe composée de médiateurs et d’un psychologue. Je proposais une assistance psychologique aux arrivants. J’ai rencontré des rescapés complètement traumatisés par leur traversée en mer.

Au début, j’avais beaucoup de mal à gérer la peine des autres. Parfois, je n’arrivais pas à contenir mes larmes. C’était très dur, mais j’étais content d’aider ceux dans le besoin.

Centre de Gorizia, Italie janvier 2016 Alessandro Penso

Centre d'accueil de Gorizia, Italie, janvier 2016 © Alessandro Penso

À Palerme, cet été, j’ai rencontré un rescapé nigérian qui avait perdu sa femme pendant le périple. Il était en vie, mais complètement pétrifié. Il ne mangeait plus, il n’arrivait même pas à marcher seul. Nous nous sommes beaucoup rapprochés. Je savais à quel point sa peine était immense. Je lui ai dit qu’il devait rester fort, je lui ai conseillé de se confier, de partager sa douleur avec les autres. Il n’a même pas pu identifier le corps de son épouse. Il était détruit.

En quoi le fait d’être soi-même un réfugié peut permettre de venir en aide aux nouveaux arrivants ?

Les gens voient en moi un exemple de réussite. Cela les rassure et les met en confiance. Je suis moi-même passé par différents pays, et quand j’ai débarqué en Italie en 2005, j’étais fatigué, vulnérable et complètement déboussolé.

C’est très difficile quand personne ne vous explique ce qui se passe. J’aurais aimé que quelqu’un m’aide à comprendre la situation, mais j’ai toujours dû me débrouiller seul, demander aux amis qui étaient là. C’est vital d’avoir quelqu’un qui parle votre langue, qui comprend votre situation, qui vous explique le processus légal.

Ce travail est un nouveau défi pour moi, mais c’est aussi une véritable opportunité d’aider ces personnes. Comme elles, j’ai toujours fait en sorte de tenir bon et de croire en mes rêves, malgré tout ce que j’ai traversé.

Quelles sont les préoccupations des réfugiés que tu rencontres ?

Leurs principales inquiétudes concernent leur avenir. Ils sont complètement perdus. Certains ont des problèmes de santé, d’autres veulent rejoindre des membres de leur famille. Ils nous demandent conseil. Leur appréhension est visible. Ils sont désemparés, car ils ne savent pas comment fonctionne le système. Ils ont peur.

Centre d'accueil de Gorizia, Italie, janvier 2016 © Alessandro Penso

Dans l'un des dortoirs du centre d'accueil de Gorizia, janvier 2016 © Alessandro Penso

Moi aussi, j’ai eu peur de mourir à plusieurs reprises. Quand j’ai traversé la mer Égée, j’ai eu peur de mourir noyé. Quand j’ai passé trois heures sous un camion entre la France et l’Angleterre, agrippé à l’essieu des roues, de la neige contre le visage, j’ai cru que je n’allais pas tenir. Mais j’ai survécu.

Que penses-tu de la réaction de l’Europe et des pays de transit face à la crise des réfugiés ?

Quand je suis arrivé en Europe, j’ai moi-même subi des violences. En Grèce, je me suis enfui pour ne pas être identifié. On m’a frappé et on a pris mes empreintes de force. J’ai ensuite été enfermé dans un centre avant d’être expulsé.

En Turquie, la police m’a humilié alors que j’étais très malade. À Istanbul, j’ai été enfermé pendant 20 jours chez un passeur. Quand j’ai essayé de m’enfuir, j’ai été frappé et torturé. Ils m’ont mis du whisky dans le nez…

Certains pays d’Europe sont prêts à accueillir les réfugiés, mais d’autres ferment les yeux sur la situation à leurs frontières. L’égalité de traitement et la dignité humaine devraient être une priorité pour l’Europe.