Liberia, janvier 2015.
Liberia, janvier 2015. © Yann Libessart/MSF

Le Dr. Armand Sprecher, spécialiste en santé publique à MSF, revient sur les protocoles de soins, les défis et les enseignements que l’on peut tirer de la plus importante épidémie d’Ebola de l’histoire, toujours en cours en Afrique de l’Ouest.

Dr Armand Sprecher

armand sprecher

 

INTERVENTIONS DE MSF

Thinglink Ebola

Cliquer pour découvrir notre carte interactive

 

CHIFFRES-CLES

• Plus de 3900 MSF déployés, dont 302 internationaux
• 8 centres de traitement gérés par MSF avec un total de près de 650 lits ainsi que 2 centres de transit
• Plus de 7700 patients pris en charge, dont 4 800 cas confirmés et près de 2 200 survivants
• Plus de 1 400 tonnes de matériel médical acheminées
• Budget prévu pour 2014 et 2015 : 113 millions d'euros

 

EN SAVOIR PLUS

► Consulter notre dossier spécial "Urgence Ebola".

► Consulter notre FAQ Ebola.

 

LES ESSAIS CLINIQUES DES TRAITEMENTS CONTRE EBOLA EN 3 POINTS

Cliquer pour zoomer

infog essais cliniques ebola

 

ALLER PLUS LOIN

Blog Ebola

► Retrouvez les récits de nos équipes luttant contre Ebola

Y a-t-il un traitement standard à MSF pour les patients atteints par le virus Ebola ?

Oui. Avant l’épidémie qui sévit actuellement en Afrique de l’Ouest, MSF avait déjà traité des centaines de personnes atteintes par Ebola en Afrique équatoriale, et notamment en République Démocratique du Congo, au Soudan et en Ouganda. Dans le cadre de l’épidémie en cours en Afrique de l’Ouest, MSF a déjà traité plus de 5 000 personnes.

Les protocoles cliniques de MSF, élaborés en accord avec ceux de l’Organisation Mondiale de la Santé, sont publiques et disponibles sur simple demande.

Les protocoles cliniques de MSF pour les patients Ebola prévoient :

  • Traitement des symptômes : administration de médicaments antipyrétiques et antalgiques, ainsi que de médicaments destinés à réduire les vomissements et la diarrhée, pour réduire la perte de liquides et soulager les patients.  Des médicaments permettant de contrôler l’anxiété, l’agitation ou la confusion mentale sont également proposés.
  • Traitement de soutien: l’hydratation est une composante essentielle des soins. Si les fluides sont insuffisants, le corps peut réagir par un état de choc, et les reins peuvent arrêter de fonctionner. Si le patient est vigile, capable de collaborer à l’administration des soins et ne vomit pas, on effectue une réhydratation par voie orale afin de rétablir le bon volume de fluides. Les patients qui ne s’hydratent pas suffisamment par voie orale, qui présentent une diarrhée sévère ou des vomissements, sont perfusés.
  • Soins présomptifs : les patients Ebola peuvent aussi présenter simultanément d’autres maladies courantes comme le paludisme, la typhoïde ou la shigellose, qui peuvent diminuer leur réaction immunitaire face à Ebola. Des antibiotiques et des antipaludéens sont donc administrés à tous les patients pour traiter ces infections.
  • Apports nutritionnels : des vitamines et des aliments thérapeutiques sont donnés aux patients afin de stimuler leur réponse immunitaire face au virus.
  • Suivi psycho-social : les patients Ebola souffrent pour diverses raisons qui ne sont pas toutes liées aux conséquences physiques de la maladie. Un soutien psychologique est assuré afin d’aider les patients et leurs familles à faire face à cette grave maladie.
     

L’utilisation de perfusions intraveineuses et leur impact sur les taux de mortalité fait l’objet d’un débat. Quelle est l’expérience des équipes MSF à ce sujet ?

Pour MSF, il n’y a pas de débat à propos du recours aux perfusions intraveineuses. Il est clair que la perfusion intraveineuse constitue une composante essentielle du traitement. A l’heure actuelle, nous l’utilisons pour tous les patients qui le nécessitent, dans l’ensemble de nos projets en Afrique de l’Ouest. Cela a été le cas dans toutes les épidémies où nous sommes intervenus au cours des 14 dernières années.

Cependant, au plus haut de l’épidémie, nous avons atteint la limite de nos ressources et nous avons été confrontés à d’importants défis.

A certains moments, nous n’avions pas assez de personnel pour prendre en charge les perfusions intraveineuses en toute sécurité, en raison d’un trop grand nombre d’admissions. Il a alors fallu suspendre ou limiter temporairement les perfusions, comme ça a été le cas à Monrovia en septembre. Au-delà de la sécurité des équipes soignantes, nous manquions de personnel pour assurer le suivi des patients et le contrôle de la réhydratation tout en gardant un bon niveau de contrôle de l’infection. La peur de la contagion a pu parfois entrer également en jeu, par exemple lorsqu’un membre de l’équipe a été contaminé; ceci a pu entraîner une restriction des soins. Les équipes ont fait de leur mieux pour aller au-delà de ces contraintes ; dès que cela a été possible, elles ont repris l’administration des soins selon les protocoles et pour chaque patient.

Nous ne sommes pas en mesure de dire quel est exactement le rôle de la perfusion intraveineuse dans la réduction de la mortalité, mais nous savons qu’elle joue un rôle majeur dans les soins contre Ebola. Notre expérience acquise lors des épidémies précédentes démontre que de bons soins cliniques peuvent réduire le taux de mortalité de 10 à 15%.

De nombreuses inconnues subsistent à propos d’Ebola et sur la façon de lutter au mieux contre la maladie d’un point de vue clinique. Il faut davantage de recherche, d’échanges d’expériences et de collaboration pour continuer à améliorer la pratique clinique.

Est-ce que les protocoles de soins ont changé au cours de l’épidémie qui affecte actuellement l’Afrique de l’Ouest ?

Au début de l’épidémie, tous les centres MSF ont mis en œuvre les protocoles existants pour offrir les meilleurs soins possibles ; depuis, ces protocoles ont évolué.

Dans les centres MSF à Conakry, Guéckédou, Monrovia et Freetown, nous passons aujourd’hui plus de temps au chevet du patient, nous effectuons un suivi des électrolytes dans le corps et effectuons des analyses biochimiques pour mieux pouvoir corriger d’éventuelles anomalies sanguines.

En outre, de nouveaux protocoles ont été développés pour les femmes enceintes et les enfants. Avant l’épidémie, une femme enceinte atteinte d’Ebola était virtuellement condamnée à mort : les exemples de patientes ayant survécu étaient très rares. Aujourd’hui, 19 femmes sont sorties guéries des centres de traitement Ebola de MSF en Afrique de l’Ouest.

Les équipes MSF réfléchissent également à l’utilisation d’autres modalités de soins de soutien, comme l’utilisation de vasopresseurs, la nutrition parentérale, l’oxygène ainsi que l’utilisation d’autres voies de traitement parentérales.

Pourquoi est-ce que les taux de survie sont plus élevés chez les patients occidentaux évacués d’Afrique de l’Ouest pour être traités dans leur pays d’origine ?

Parmi les facteurs qui peuvent avoir contribué à leur survie on peut citer les traitements expérimentaux, un excellent état général avant l’infection, un bon statut nutritionnel, des différences d’ordre génétique, le fait d’avoir bénéficié de soins intensifs ainsi que l’accès à la ventilation mécanique, à la dialyse et aux anticorps monoclonaux. Nous avons peu d’éléments pour identifier quel soin ou quel traitement les a guéris, mais la possibilité de leur fournir des soins individualisés et de haute qualité a certainement été essentielle.

Quels sont les facteurs médicaux qui permettent de déterminer si un patient va survivre à Ebola ? Qu’est ce qui va permettre de diminuer les taux de mortalité en Afrique de l’Ouest ?

Parmi les patients traités par MSF en Afrique de l’Ouest, près de 2 300 ont survécu à ce jour. Ebola n’est pas une maladie facile à traiter, contrairement au choléra où le simple fait de réhydrater le patient fait la différence entre la vie et la mort. Il nous reste énormément de choses à apprendre sur le comportement du virus, tant du point de vue médical que du point de vue épidémiologique.

Il faut pouvoir regrouper des informations détaillées sur les traitements administrés et les résultats observés pour comprendre les effets des différents traitements de soutien. Nous avons vu des patients qui semblaient en voie de guérison, qui marchaient, parlaient, et mangeaient, mourir soudainement une heure plus tard, sans que l’on sache pourquoi. On ignore quels sont les facteurs qui permettent à certaines personnes de s’en sortir alors que d’autres vont mourir.

Il y a plusieurs éléments susceptibles d’avoir un impact sur la mortalité : la gravité de l’infection lors de l’admission (la ‘charge virale’), l’âge du patient, son état général avant l’infection, la présence de co-infections, le statut nutritionnel, l’accès aux soins intensifs, voire la combinaison de tous ces éléments. Nous continuons de recueillir et d’analyser nos données médicales pour essayer de mieux évaluer ces facteurs. Jusqu’ici, les principaux résultats suggèrent que l’âge du patient (moins de 5 ans et plus de 40 ans) et une charge virale élevée lors de l’admission sont des facteurs qui ont un impact sur la mortalité.

Il faut essayer de nouvelles pratiques pour améliorer la pratique clinique et diminuer la mortalité, tout en gardant comme priorité la sécurité des patients et du personnel. Il faut que tous les acteurs impliqués dans les soins aux patients Ebola participent à cet effort d’apprentissage et de recherche collaboratifs.

Il est également essentiel de trouver un traitement contre Ebola. MSF a pu démarrer en temps record deux essais cliniques de traitements expérimentaux, qui sont testés à l’heure actuelle dans nos projets en Afrique de l’Ouest.

Il faut aussi un vaccin contre le virus qui soit à la fois sûr, facile à administrer et peu cher.

Les équipes MSF continuent de travailler pour apporter des soins adaptés à chacun de leurs patients, tout en cherchant à mettre au point les moyens les plus efficaces et les plus sûrs possibles pour venir à bout du fléau qu’est Ebola.