La vie dans le camp de Calais à quelques heures du démantèlement
© Samuel Hanryon/MSF

A l’entrée de la Jungle, l’artère principale a pris des allures de ville fantôme. Des échoppes bariolées, copieux restaurants afghans, et coiffeurs à deux sous, il ne reste plus que des baraques vides, les devantures aveuglées par des bâches de plastique.

Certaines gisent, les fenêtres brisées. Elles ont été désossées pour récupérer le bois, si précieux avec le retour du froid. Sur les portes des boutiques est placardé l’ordre « d’expulsion sans délai des occupants de 72 lieux de commerces illégaux » du bidonville de Calais.

En s’enfonçant un peu plus dans le camp, où continuent de vivre plus de 6 000 migrants, la vie d’avant refait surface. Quelques boutiques et restaurants rescapés continuent de proposer, bravaches, cheese nan, poulets et cagettes de tomates. Autour, les hommes s’affairent, tirent sur leur cigarette, commentent entre incrédulité, nervosité ou résignation, les dernières nouvelles du démantèlement. « Où dormirais-je la semaine prochaine ? Nantes ? Marseille ? Lyon ? » demande un afghan à la barbe poivre et sel, la cinquantaine. Ne parlant ni français, ni anglais, arrivé à Calais il y a quelques mois pour retrouver sa famille en Grande Bretagne, le départ annoncé le plonge dans l’angoisse.

Devant lui, des soudanais passent en évitant les flaques d’eau, à pieds ou en vélo, chargés de sacs poubelles remplis de vêtements. Entre les tentes et les abris de bric et de broc, le déménagement se prépare. Plus loin, des associations sortent de leurs camions des dizaines de sacs à roulettes, qui trouvent immédiatement preneurs.

Au Centre d’Accueil pour Mineurs Isolés Etrangers (CAMIE) géré par le Refugee Youth Service et MSF, des sacs à dos sont distribués par centaines. Ils contiennent une carte de France, un poncho, des indications pour recharger gratuitement son téléphone, et des petites cartes plastifiées indiquant en plusieurs langues comment solliciter un médecin, une aide juridique, un abri… Un petit kit pouvant se révéler utile en ces temps d’éparpillement.

Car à partir de lundi, tous les habitants de la Jungle seront invités à partir en bus vers des Centres d’Accueil et d’Orientation (CAO) répartis dans toute la France. La jungle sera rasée. Certains semblent impatients de partir, attendant depuis des semaines de pouvoir partir se mettre au chaud, déposer une demande d’asile, envisager un avenir en France. Un groupe de soudanais se réchauffe autour d’un thé. « Jungle finish ! » plaisantent-t-ils, entre deux mots de français fraîchement appris ! Mais d’autres reprendront la route, la clandestinité et l’errance sur les routes du Nord de France. Ils continueront à tenter la traversée vers la Grande Bretagne, où les attendent souvent de la famille ou des proches.

Les mineurs resteront quelques jours encore dans la Jungle, hébergés en containers au Centre d’Accueil Provisoire, le temps que toutes les demandes de réunification familiale soient examinées par des fonctionnaires britanniques. Ce travail a déjà commencé, suscitant espoirs et angoisses parmi les migrants isolés. Ces derniers jours, près de 200 mineurs auraient ainsi quitté la lande pour rejoindre leur famille en Grande Bretagne. Devant l’entrée des containers du CAP, où se font les demandes, les bousculades se répètent. Et si une réponse positive arrive, l’heureux élu laisse bruyamment exploser sa joie, félicité par sa bande de copains : « England ! England ! ». La fin de mois d’errances et de galères !

Tous n’auront pas cette chance. Les autres seront envoyés dans des structures réservées aux mineurs : les CAOMIE. Ali constate, amer : « je veux aller en Angleterre rejoindre mon oncle. J’ai tenté plusieurs fois la traversée, mais ça n’a jamais marché. Moi aussi je vais demander à partir au UK mais j’ai peu d’espoir. Et si ça ne marche pas, qui sait ? J’essaierai peut être de rester en France, tout seul. Je ne se sais même pas où je dormirai la semaine prochaine ».