centre de Samos
© Guillaume Binet /MYOP

L’accord entre l’Union européenne et la Turquie ne constitue en rien une solution à la « crise européenne des réfugiés ». Suite à l'entrée en vigueur de cet accord, Médecins Sans Frontières a décidé de suspendre ses activités liées au « hotspot » de la Moria, sur l'île de Lesbos ainsi que le transport des réfugiés vers le « hotspot » sur l'île de Samos. Aurélie Ponthieu, conseillère en affaires humanitaires pour MSF, explique pourquoi cet accord n'est pas la solution.

Les dirigeants européens et le Premier ministre turc sont actuellement réunis pour négocier un accord controversé. Que pensez-vous des mesures proposées ?

La proposition d’accord avec la Turquie montre une nouvelle fois à quel point les chefs d’État et de gouvernement européens ont perdu tout sens de la réalité. Si cet accord cynique entre en vigueur, tout Syrien qui aura risqué sa vie en mer pourra être remplacé par un autre qui arrivera directement de Turquie. Ces calculs grossiers réduisent les individus à de simples chiffres, leur retirent tout traitement humain et droit d’asile. Ces gens ne sont pas des chiffres ; ce sont des femmes, des enfants, des familles. Environ 88% des personnes qui empruntent cette route sont en quête de sécurité en Europe, et plus de la moitié d’entre eux sont des femmes et des enfants. Ils devraient être traités humainement et dignement.

Quelles pourraient être les conséquences humanitaires immédiates de telles mesures ?

Nous assistons déjà chaque jour à des violations de la dignité de ces populations en Grèce et dans les Balkans – refoulements arbitraires, actes de violence aux frontières ou conditions d’accueil inhumaines. Quoi qu’en dise le Conseil européen, un plan qui vise à empêcher ces personnes de demander asile en Europe et à les renvoyer en masse en Turquie – pays qui accueille déjà près de trois millions de réfugiés enregistrés – ne peut qu’engendrer davantage de souffrance. Un tel programme est absolument irréaliste. Nous ne pouvons pas tourner le dos à des milliers de personnes qui fuient la guerre et les persécutions, provoquer une crise humanitaire en Grèce et espérer régler la situation en envoyant simplement de l’argent.
 


Quelle est la situation en Grèce à l’heure actuelle ?

En créant une nouvelle crise humanitaire, en Grèce cette fois, l’Europe semble espérer décourager d’autres migrants de venir. Cette façon de procéder est irréfléchie et absolument cruelle. Les infrastructures existantes en Grèce sont déjà débordées. Au moment où nous parlons, plus de 40 000 hommes, femmes et enfants sont bloqués dans le pays. Au moins 12 000 d’entre eux sont massés à Idomeni, à la frontière gréco-macédonienne, où nos équipes sont confrontées à des scènes terribles : des enfants nés sur le sol européen, par exemple, sont contraints de dormir sous une tente, dans le froid. Les quelques opérations menées par des ONG et des bénévoles pour améliorer les capacités d’accueil n’auront qu’un effet mitigé si des centaines de milliers de migrants et de réfugiés se retrouvent bloqués en Grèce.

L’UE a proposé de soutenir la Turquie et la Grèce avec des programmes d’aide humanitaire. Qu’en pensez-vous ?

Ces nouveaux programmes ont vocation à atténuer l’impact humanitaire des décisions irresponsables de ses pays membres. L’assistance humanitaire ne peut pas constituer une solution acceptable à l’incapacité des États de l’UE d’adopter des politiques humaines en matière de migration et d’asile. De cette manière, l’aide humanitaire européenne devient un moyen pour l’Europe de « contenir » les réfugiés et les migrants en dehors de ses côtes. C’est inacceptable.

L’accord entre l’UE et la Turquie, que l’on présente comme la solution à la crise actuelle, illustre bien le danger de cette approche. Le programme d’admission humanitaire volontaire ne se base pas sur leurs besoins de protection et d'assistance, mais sur la capacité de la Turquie à stopper la migration vers l’Europe. Alors que des millions de personnes sont déplacées dans le monde, c’est honteux que la seule voie de passage sûre que propose l’Union européenne soit conditionnée par le nombre de migrants qu’elle peut renvoyer.

Alors quelle serait, selon vous, une bonne réponse à la crise actuelle ?

Notre expérience nous montre clairement que malgré les barrières et barbelés érigés aux frontières, les gens continueront de trouver des routes alternatives pour atteindre l’Europe. Alors que les dirigeants européens continuent à se focaliser sur des stratégies inadaptées, ils ne font qu’exacerber les causes de la « crise migratoire » en Europe : le manque de voies de passage sûres et légales pousse les gens dans les mains des passeurs et les contraint à traverser la mer. De plus, la règle « du premier pays d’arrivée » inflige une pression injuste sur les pays du sud de l’Europe et force les migrants à traverser le continent dans des conditions extrêmement précaires. Aucune réponse adéquate n’a été apportée à ces insuffisances problématiques. Quant au programme de relocalisation, censé proposer un moyen sécurisé de quitter la Grèce, et aux systèmes d’accueil et d’asile, ils ne fonctionnent pas davantage. Seulement 937 demandeurs d’asile ont été relocalisés sur les 160 000 promis et seulement 4 555 sur 20 000 ont été réinstallés.

L’accord entre l’UE et la Turquie ainsi que l’envoi d’une aide humanitaire européenne en Grèce ne constitueront en rien une solution miracle au besoin qu’ont ces populations de bénéficier d’une certaine sécurité et protection en Europe. Il est temps que les gouvernements européens se confrontent à la réalité et apportent des solutions communes, responsables, humaines et dignes à ces populations qui, quoi qu’il arrive, continueront d’affluer en quête de protection et de meilleures conditions de vie pour leurs enfants.

 

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Posté par Médecins Sans Frontières sur mardi 29 mars 2016