Le centre de santé de Mayi Munene, dans la région du Kasaï, RDC, en septembre 2017.
Le centre de santé de Mayi Munene, dans la région du Kasaï, RDC, en septembre 2017. © Marta Soszynska/MSF

Des centaines de milliers de personnes ont dû fuir leurs habitations après le déclenchement de graves violences, il y a plus d’un an dans la région du Kasaï, en République démocratique du Congo. Cruz García, coordinatrice médicale de MSF, nous décrit les effets de cette crise sur la santé de la population.

Situation

À Tshikapa, capitale de la province du Kasaï, les visiteurs ne remarquent pas à première vue les dizaines de milliers de personnes déplacées qui, au cours des derniers mois, y ont trouvé refuge. Il n’y a pas de grands camps de déplacés. Les nouveaux arrivants ont été accueillis par des membres de leur famille, dans des églises ou ont loué des chambres. Mais cette apparente normalité est trompeuse.

Besoins médicaux négligés

Le Kasaï était jusqu’à l’an dernier considéré comme relativement préservé dans une République démocratique du Congo en proie à de nombreux foyers d’instabilité et de conflits armés. En août 2016, la violence y a éclaté et ses répercussions sont encore visibles aujourd’hui. La société est fragmentée et de nombreux besoins médicaux et humanitaires ne sont pas couverts par un système de santé à peine fonctionnel. La prévalence de malnutrition infantile reste forte – jusqu’à  10% de malnutrition aiguë sévère dans plusieurs zones.

De nombreuses familles ont vécu plusieurs mois cachées dans la forêt par peur des affrontements armés, exposées à tous types de maladies comme le paludisme, et tentant de survivre sans accès à leurs sources d’alimentation et de revenus habituelles.  

Même si les épisodes de violence semblent avoir pris fin, le retour à la normale est lent et compliqué. La crise n’a pas affecté la région de la même manière partout. Dans les villages où l’activité économique était plus diversifiée et où l’agriculture était présente, les habitants surmontent mieux la situation. Dans les zones minières, où l’activité fut bien souvent interrompue, les gens ont eu du mal à trouver suffisamment de nourriture. C’est là que nous avons noté la plus grande incidence de malnutrition infantile, en plus de quelques cas de kwashiorkor – un cas de malnutrition où l’enfant développe des œdèmes par manque de nutriments spécifiques.

Vivre dans la peur

La santé mentale est un autre problème auquel est confrontée la population. Les mécanismes de défense psychologique se sont écroulés après tout ce que les gens ont vécu. Nous avons récemment reçu des femmes et des fillettes, qui souffrent de maladies sexuellement transmissibles ou qui sont enceintes. Nous découvrons alors lors de nos consultations qu’elles ont subi des violences sexuelles il y a plusieurs mois, lors du conflit, mais n’ont jamais été suivies pour ces traumatismes.  

Nous insistons beaucoup sur l’urgence médicale des trois premiers jours qui suivent une agression sexuelle, mais le traitement doit aller bien au-delà. Les familles cachent souvent les faits de viol en raison de la stigmatisation dont les victimes sont l’objet dans la société.

La violence a ruiné un système de santé local déjà fragile avant la crise. La moitié des centres de santé que nous avons visités dans les zones rurales ont été affectés d’une façon ou d’une autre : pillés, incendiés ou détruits. Dans certains des centres qui ont été pillés, une partie du personnel est revenue à son poste, mais certains médicaments et équipements nécessaires ne sont pas disponibles, et le manque de professionnels qualifiés se fait sentir. »

Récits de violences

Kasaï, RDC, septembre 2017 © Marta Soszynska/MSF

Pascal Balananai, infirmier de 32 ans, coordonne le département d'admissions du centre de santé Mukendi à Tshikapa.

« Certains parents qui viennent avec leurs enfants au centre d'alimentation thérapeutique ambulatoire sont d'ici, de Tshikapa, mais la plupart sont des personnes déplacées par la violence. Ils ont perdu des parents et des êtres chers, et leurs enfants souffrent de malnutrition.

Avant le conflit, il y avait aussi des enfants malnutris au Kasaï, mais les gens avaient alors les ressources pour faire face à la situation. Certaines personnes sont restées longtemps cachées dans la forêt et ont beaucoup souffert. »

 

Kasaï, RDC, septembre 2017 © Marta Soszynska/MSF

Mashanga est une déplacée âgée de 58 ans. Elle a amené Mulumba, son petit-fils de 11 mois, au centre ambulatoire nutritionnel que MSF soutient dans le centre de santé Mukendi de la ville de Tshikapa.

« Notre village se consacrait principalement à l’exploitation minière. Il a été attaqué au mois de mai. Pendant la nuit, les miliciens sont arrivés et ils sont ensuite entrés dans notre maison. Ils ont décapité le père et la mère de cet enfant. Je l'ai trouvé en vie après l'attaque, il avait seulement quelques mois. Nous sommes restés trois semaines cachées dans la montagne. Je ne pouvais pas l'allaiter, je suis sa grand-mère. Ce fut très difficile. Je vis maintenant dans une église avec dix autres personnes.
Nous avions uniquement connu ce type de violence avant l'indépendance. Avant le conflit, la situation était tranquille. Il y avait des mariages entre des personnes de différentes communautés. Mais maintenant il n'est pas possible de retourner dans notre commune natale. Toutes les maisons ont été détruites. »

 

Kasaï, RDC, septembre 2017 © Marta Soszynska/MSF

Kabeya Mamba Michel est un homme âgé de 30 ans, victime de violences et hospitalisé dans le centre de santé Diketemena de Tshikapa.

« Nous avons quitté le village de Senge après une attaque des miliciens et de l'armée. Nous nous sommes réfugiés dans une forêt et deux mois plus tard, la police nous a dit que nous pouvions rentrer. Mais dans la nuit des militaires sont venus et nous ont tiré dessus. Je suis arrivé jusqu'ici depuis la forêt. Ça m'a pris trois ou quatre jours. Nous avons été exposés à tout type de problèmes : le manque de nourriture, les moustiques... Des enfants sont morts.

Pour le moment, il n'est pas possible de retourner chez nous, c’est pourquoi nous avons cherché une chambre à Tshikapa. Je connais beaucoup de personnes, femmes, hommes et enfants, qui ont été assassinés. Je ne peux même pas les compter. Ils ont été enterrés dans des fosses communes de 30 à 40 personnes, juste devant les maisons. Ma propre maison a été brûlée. »

 

Kasaï, RDC, septembre 2017 © Marta Soszynska/MSF

Jean Paul Buana, infirmier de 50 ans, est chargé du centre de santé de la ville de Mayi Munene, dans la zone rurale de la province du Kasaï. Il originaire de la ville de Kananga.

« Les attaques les plus graves ont eu lieu en avril. Ils ont volé tous les médicaments du centre de santé et ont ensuite brûlé le reste du bâtiment. La salle d'opération, la chaîne de froid pour les vaccins, la pharmacie et les salles de consultation et de réception ont été détruites.
Nous avions 150 patients par mois ici et c’était le centre de référence en matière de santé pour environ 128 000 personnes dans la zone. Entre mars à juillet, les activités médicales ont été interrompues. Nous sommes seulement revenus en juillet.
Aujourd’hui nous sommes douze employés, mais seulement six travaillent en réalité. Le niveau de consultations est moins élevé qu'avant le conflit. Beaucoup de personnes ne sont pas encore revenues. Il nous manque encore des médicaments, du matériel. Nous donnons des soins, mais la vaccination n'est pas possible. Tous les vendredis, nous ouvrons le centre de nutrition ambulatoire pour les patients. Il y a environ 50 enfants au sein de ce programme. »

RDC : le Kasaï, scène d'une grave crise humanitaire