Dr Joanne Liu, Présidente internationale de MSF
Auteur : Dr Joanne Liu Présidente internationale de MSF Type : Articles / Tribunes Publication : 22 Août 2014 Themes : Ebola

Tribune publiée le 21 août 2014 (en anglais) sur le site du TIME.

On ne pourra pas endiguer l’épidémie sans une action concertée et sans augmenter le nombre de  centres de traitement, les moyens logistiques et le personnel soignant.

Des  familles entières sont anéanties. Les soignants meurent par dizaines. L’épidémie d’Ebola qui fait rage en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone a déjà fait plus de morts que n’importe quelle autre dans l’histoire, et elle continue à se développer avec la même intensité.

Et le bilan est alourdi par les morts dus à une urgence dans l’urgence. Les gens meurent aussi de maladies faciles à prévenir et à soigner, comme le paludisme ou la diarrhée, parce que la peur de la contamination a conduit à la fermeture des structures médicales et à l’effondrement du système de santé.  Lors de ma visite au Libéria la semaine dernière, six femmes enceintes ont perdu leurs nouveau-nés le même jour parce qu’il n’y avait aucun hôpital pour les accueillir et pour prendre en charge leurs complications post-natales.

Ces deux dernières semaines il y a eu des signes encourageants, mais pas assez d’actions concrètes : l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a déclaré que l’épidémie était désormais une ‘urgence de santé publique de portée mondiale’ et a annoncé le déblocage de nouveaux fonds pour lutter contre la maladie, la Banque Mondiale a annoncé la création d’un fond d’urgence de 200 millions de dollars et le Secrétaire Général des Nations Unies a désigné un envoyé spécial pour Ebola.

Mais 1 350 vies ont déjà été perdues. Pour éviter davantage de morts, ces financements et initiatives politiques doivent se traduire par une action immédiate et efficace sur le terrain.

Il faut du personnel médical et du personnel formé aux urgences humanitaires pour détecter les personnes qui pourraient être infectées, pour former la population aux mesures de protection et pour travailler dans les centres de traitement. Il faut beaucoup plus de personnes sur le terrain, et il les faut maintenant.

Les équipes médicales de Médecins sans Frontières (MSF) ont traité jusque-là plus de 900 patients en Guinée, en Sierra Leone et au Libéria. Nous avons 1 086 personnes qui travaillent dans ces pays et nous venons tout juste d’ouvrir un nouveau centre de traitement de 120 lits à Monrovia, la capitale du Libéria, de loin le plus grand centre de traitement Ebola dans l’histoire. Mais ce centre est déjà dépassé par l’afflux de patients et nous n’avons tout simplement pas la capacité d’y répondre davantage. D’autres acteurs doivent participer à cet effort.

A Kailahun, en Sierra Leone, 2 000 personnes qui ont été en contact avec des patients atteints d’Ebola doivent être suivies de toute urgence. Mais nous n’avons pu dépister que 200 d’entre elles.

Les campagnes de promotion de la santé et la collecte des corps sont arrêtées pour cause de manque de véhicules ou d’essence. Les épidémiologistes sont incapables de travailler en raison du manque de moyens logistiques. De plus, la peur qui se répand parmi les communautés, qui ne connaissaient pas Ebola, a provoqué des émeutes contre le personnel médical.

L’épidémie ne sera pas contenue sans un déploiement massif de ressources sur le terrain. L’OMS en particulier doit augmenter son effort, pour qu’il soit à la hauteur des besoins. Les pays qui disposent des ressources médicales et logistiques nécessaires doivent aller au-delà des appels de fonds et envoyer immédiatement des experts en maladies infectieuses et en aide humanitaire dans la région.

Des ressources supplémentaires sont nécessaires pour localiser les cas, pour appliquer des mesures d’hygiène efficaces dans les structures de soins et dans les lieux publics, pour mettre en place des centres de traitement sûrs, pour dépister les cas suspects, pour former le personnel médical, pour créer des systèmes d’alerte et de transfert des malades et, plus important encore, pour diffuser de l’information fiable et précise sur la façon dont les gens peuvent se protéger de l’infection.

Il est également important de combattre la peur. Les quarantaines et les couvre-feux ne feront que la développer davantage. Les gens ont besoin d’avoir accès à l’information, sans quoi la méfiance vis-à-vis du personnel médical ne fera qu’augmenter et provoquera plus de violences. Les communautés et les gouvernements doivent travailler ensemble pour contrôler l’épidémie et prendre en charge les malades.

Une dose d’humanité doit également être réintroduite dans la lutte contre Ebola.

En tant que médecins, nous ne fournissons guère plus que des soins palliatifs, en raison du nombre de personnes infectées et de l’absence de traitement disponible. Les mesures extrêmes nécessaires à la protection du personnel médical, comme le port de combinaisons de protection étouffantes, impliquent que nous ne pouvons pas rester aux côtés des patients pour atténuer leurs souffrances, ou permettre aux membres de la famille de le faire. Dans leurs dernières heures, beaucoup de gens meurent seuls.

Alors que nous tentons de trouver de nouvelles solutions pour permettre aux familles de communiquer avec les malades, il faudrait au moins qu’une aide soit apportée à ces familles pour leur permettre de participer sans danger aux enterrements de leurs proches. Ceci aiderait également à rétablir la confiance entre les communautés et ceux qui essaient de contenir l’épidémie.

En même temps, des moyens supplémentaires sont nécessaires pour tenter d’arrêter l’effondrement des systèmes de santé au Libéria et en Sierra Leone. Après des années de guerre civile, ces pays peinent déjà à satisfaire les besoins sanitaires minimums de leur population et ne peuvent en aucun cas faire face seuls à cette urgence de santé publique sans précédent. En Sierra Leone et au Libéria, par exemple, il n’y a respectivement que 2 et 1 docteur pour 100 000 habitants (soit environ 300 fois moins qu’en France).

A un moment donné la semaine dernière tous les hôpitaux de Monrovia étaient fermés. Au moment où j’écris, il n’y a plus aucune possibilité de recevoir des soins chirurgicaux dans tout le pays. Les femmes enceintes n’ont par exemple pas accès aux  césariennes. Les structures de santé doivent être rouvertes ou d’autres doivent être mises en place pour traiter les maladies courantes. Si ce n’est pas le cas, nous devrons faire face à une deuxième vague dans cette catastrophe sanitaire.

Freiner puis arrêter cette épidémie demande bien plus que de l’argent et des déclarations. La seule façon possible de contenir l’épidémie est d’augmenter les capacités de réponse dans les régions touchées, et non pas de fermer les frontières ou de suspendre les vols.

Une action coordonnée et réfléchie est nécessaire aujourd’hui sur le terrain si nous ne voulons pas, dans les semaines à venir, en être réduits à compter les morts, dus à Ebola ou à d’autres maladies bien moins effrayantes.

 

Dr. Joanne Liu, Présidente internationale de MSF


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