Des patients à la policlinique de MSF dans le camp de réfugiés sud-soudanais de Bidi Bidi, en octobre 2016.
Des patients à la policlinique de MSF dans le camp de réfugiés sud-soudanais de Bidi Bidi, en octobre 2016. © Charlotte Morris/MSF

Depuis les combats qui ont atteint Juba, capitale du Soudan du Sud, en juillet dernier, plusieurs vagues de réfugiés sud-soudanais sont arrivées en Ouganda. Ce rythme n’a cessé de s’accélérer au cours des derniers mois : actuellement 2000 personnes par jour fuient exactions et violences.

« Je suis venue en Ouganda à cause des violences au Soudan du Sud. Des hommes sont entrés chez mes voisins, les ont kidnappés et découpés en morceaux. D’autres familles ont été enlevées, je craignais que cela m’arrive aussi », explique Rose, 37 ans, originaire de la grande région d’Équatoria au Soudan du Sud. Elle est arrivée en Ouganda avec ses cinq enfants il y a environ un mois.

Rose fait partie des plus de 172 000 personnes arrivées dans le nord de l’Ouganda au cours des trois derniers mois, tous fuyant les violences ou les menaces subies au Soudan du Sud.

Le gouvernement ougandais accueille les réfugiés sur un terrain près de la ville de Yumbe, mais ce camp nommé « Bidi Bidi » a très rapidement atteint sa capacité maximale. Le gouvernement crée de nouvelles zones, mais les responsables de la gestion des arrivées et des services aux réfugiés sont dépassés. Certains réfugiés sont sans abris, alors que d’autres doivent partager un petit logement avec d’autres familles. L’accès à la nourriture et à l’eau est aussi un combat quotidien.

MSF, avec l’aide d’autres organisations humanitaires, a ouvert une policlinique mobile dans le camp, pour répondre aux besoins de santé des réfugiés. Les équipes ont installé des toilettes et augmenté la quantité d’eau distribuée dans le camp en acheminant 66 000 litres d’eau par jour et en construisant des pompes à eau.

« Meurtres en série » au Soudan du Sud

Le 9 juillet, des violences ont éclaté à Juba. Un mois plus tard, la situation, bien que toujours tendue, s’était calmée dans la ville, mais le conflit a déclenché des violences dans les villes alentour. Les patients de la policlinique MSF du camp de Bidi Bidi décrivent d’horribles violences dont ils ont été témoins.

« Nous étions en train de travailler au champ quand nous avons entendu des coups de feu. J’ai pris la fuite pour me mettre à l’abri. Alors que je courrais, une balle a touché mon petit doigt et l’a très sévèrement abîmé. Je saignais beaucoup, j’ai utilisé des herbes comme pansement », explique Bista, originaire de la grande région d’Équatoria. Elle est arrivée en Ouganda il y a un peu plus d’un mois. « Environ un mois plus tard, ma voisine et moi sommes revenues discrètement au village pour essayer de trouver de la nourriture. Des hommes armés ont repéré ma voisine. Ils l’ont attaquée et violée. Elle a crié et fait du bruit, alors j'ai compris ce qui se passait. Je suis restée au sol et ai rampé jusque dans la brousse. C’est la dernière fois que j’ai vu ma maison ».

Certaines personnes racontent avoir vu des proches se faire abattre devant eux, d’autres encore expliquent que leur mari a disparu au travail, très probablement enlevé par des hommes armés. Beaucoup racontent ne pas avoir eu le temps de prendre leurs affaires ni d’attendre les membres de leur famille avant de fuir vers l'Ouganda en quête de sécurité, le plus souvent à pied. Certaines personnes ont marché neuf jours d’affilée.

L’Ouganda dépassé

En Ouganda, des bus sont mis à disposition pour amener les réfugiés dans les centres d’accueil où ils sont enregistrés, reçoivent une parcelle de terrain, des couvertures, une moustiquaire, des outils pour construire leur maison, des ustensiles de cuisine, des rations alimentaires et des jerricans pour l’eau.

Bien que cet accueil soit meilleur que dans d’autres pays, l’afflux massif et soudain de réfugiés a posé de nombreuses difficultés de gestion pour les autorités. Les mauvaises conditions de vie et l’absence d’accès à l’eau potable ont contribué à la propagation de maladies telles que le paludisme, les infections des voies respiratoires, les infections cutanées, la diarrhée et la dysenterie. MSF a également décelé quelques cas de choléra. Chaque jour, la policlinique MSF accueille entre 70 et 200 patients.

« Environ 60% des patients que nous recevons présentent des symptômes de paludisme. Nous pouvons soigner ces patients à la clinique, mais nous envisageons aussi de pulvériser de l’anti-moustique dans les zones les plus à risque afin de détruire les zones de reproduction des moustiques », explique Enosh.

MSF prévoit également d’équiper la zone de pompes à eau et de canalisations afin de fournir de l’eau potable aux 40 000 personnes vivant dans la « zone 2 » du camp.

Enfin en paix

Alors que le site continue de s’agrandir et que des centaines de personnes franchissent la frontière chaque jour, MSF entend continuer ses activités de soins, de nutrition et d’assainissement. Bien que les conditions actuelles dans le camp nécessitent d’être améliorées et que les réfugiés aient traversé des épreuves traumatisantes, ils sont soulagés de retrouver un pays en paix, où ils peuvent reconstruire leur vie, même s’ils doivent repartir de zéro.

 

TEMOIGNAGES

 

Enosh, Ougandais de 39 ans, est directeur de la policlinique de MSF au camp de réfugiés Bidi Bidi

Enosh, Ougandais de 39 ans, est le directeur de la policlinique de MSF au camp de réfugiés Bidi Bidi

La fuite de réfugiés sud-soudanais en Ouganda n’a rien de nouveau, mais dernièrement, le camp de réfugiés d’Adjumani s’est retrouvé plein et le gouvernement a été contraint d’ouvrir ce nouveau site à Yumbe, où nous sommes maintenant. Il a dû prendre la décision soudaine de déplacer les réfugiés ici. Les autorités n’étaient pas préparées à un tel afflux de nouveaux arrivants, donc elles ont envoyé les réfugiés ici, bien qu’il n’y ait rien, à part la brousse et de grandes terres inoccupées.

MSF a évalué la situation et s’est rendue compte que cette population avait réellement besoin d’aide. Au départ, les conditions de vie dans le camp étaient épouvantables. C’était très dur de voir les gens souffrir. Les réfugiés se retrouvaient juste largués là, en pleine brousse, munis d’une couverture et de quelques ustensiles de cuisine.

Au début, je me sentais totalement déprimé. Il est facile de se retrouver submergé par la situation et de ne plus voir de solutions pour aider la population sur place. J’essayais d’imaginer comment je me sentirais si je devais traverser toutes ces épreuves avec ma famille. Mais maintenant, ça va mieux, les gens commencent à revivre.

Mes journées commencent vers 7 heures, dans la voiture, sur le chemin vers la policlinique de MSF dans le camp de réfugiés. On arrive vers 7h30, je m’assure que l’équipe a tout ce dont elle a besoin pour la journée, je veille particulièrement à ce qu’elle dispose de suffisamment de médicaments et de matériel pour soigner nos patients. Par la suite, je participe souvent à des réunions avec les représentants du gouvernement ou d’autres ONG déployées ici, ou bien je me rends à la policlinique pour voir ce que nous pouvons encore améliorer. Nous veillons à finir de travailler avant la tombée de la nuit à 17h30, parce que nous n’avons pas encore d’électricité.

Parfois, le travail est épuisant. Pour le moment, nous travaillons sept jours par semaines parce qu’énormément de réfugiés traversent la frontière chaque jour. Nous passons nos journées dans une structure temporaire qui peut devenir très chaude, bruyante et bondée. Mais, avec le temps, nous allons recevoir davantage de matériel et pourrons installer des structures semi-permanentes.La priorité, pour le moment, c’est de veiller à ce que les patients reçoivent au plus vite les soins dont ils ont besoin.

 

Mary, 37 ans, réfugiée originaire de la grande région d’Équatoria au Soudan du Sud

Mary, 37 ans, réfugiée originaire de la région d’Équatoria, au Soudan du Sud

Mary attend à la policlinique de MSF de savoir si sa fille de deux ans doit être transférée vers l’hôpital le plus proche. Elle est en Ouganda depuis environ un mois. Sa fille, Pita, a la diarrhée depuis plusieurs jours, des difficultés à uriner et ressens de fortes douleurs. Les médecins de MSF pensent qu’elle présente un blocage des voies urinaires.

« Les soins que j’ai reçus en Ouganda m’aident à oublier la situation dramatique au Soudan du Sud. L’équipe de MSF nous a proposé ses soins gratuitement. Ils nous ont d’abord envoyées à l’hôpital de Yumbe, où nous avons attendu quatre jours, mais le personnel n’a rien pu faire. Désormais, MSF essaye de m’aider à emmener ma fille à l’hôpital d’Arua. J’espère qu’ils pourront faire quelque chose pour elle. »

Il y a environ cinq semaines, Mary était au marché lorsque elle a été forcée de fuir le Soudan du Sud.

« J’étais partie faire quelques courses et vendre les légumes que je cultivais. Soudainement, des hommes sont arrivés et ont mis le feu. Ils ont volé sur les étalages et attaqué les personnes présentes. Ils sont arrivés de partout, j’ai couru jusqu’à ma ferme aussi vite que j’ai pu. Lorsque je suis arrivée, ma ferme et ma maison avaient également été incendiées. Il n’y avait plus rien. J’ai pris mes quatre enfants et ma belle-mère et nous avons couru vers la brousse. Mon mari est décédé il y a plusieurs années d’une maladie, bien avant le début des violences.

Nous avons passé la nuit dans la brousse et entamé notre marche le jour suivant. Nous avions une longue distance à parcourir, mes enfants étaient trop jeunes pour une telle marche. J’ai pu porter deux de mes enfants et ma belle-mère en a pris un troisième. Mon fils a dû marcher, mais ses jambes ont beaucoup enflé. Nous étions presque coincés et incapables de continuer lorsqu’un bon Samaritain a eu pitié de mes enfants malades. Il a payé un taxi à moto pour nous permettre de rejoindre la frontière. S’il ne nous avait pas aidés, je ne pense pas que nous y serions parvenus.

Au Soudan du Sud, les gens meurent, les maisons brûlent et la vie est extrêmement stressante. Ici, en Ouganda, la vie n’est certes pas facile, mais je m’en sors. La principale difficulté est d’obtenir assez de nourriture. Les files d’attente sont longues et très chaotiques. Je me fais souvent pousser hors de la queue et perds ma place. C’est d’autant plus difficile que mes enfants sont avec moi, ils se font tout le temps bousculer. Et la tente qu’on m’a donnée fuit, ce qui complique les choses. Mais au moins, je suis là, dans un lieu paisible où je peux recevoir les médicaments dont ma famille a besoin ».