Ane et Patrick, Monrovia, septembre 2014
Ane et Patrick, Monrovia, septembre 2014 © Morgana Wingard

Ane Bjøru Fjeldsæter, 31 ans et psychologue, est originaire de Trondheim, en Norvège. Elle revient d’un mois à Monrovia, au Liberia, où elle a travaillé avec MSF pour lutter contre l’épidémie d’Ebola.

Situation

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CHIFFRES-CLES

• 3000 MSF déployés, dont près de 250 internationaux
• 6 centres de traitement gérés par MSF, un total de 549 lits
• 3299 patients pris en charge, dont 2051 cas confirmés et 650 survivants
• Plus de 550 tonnes de matériel médical acheminées
• Budget prévu (jusqu'à fin 2014) : 46,5 millions d'euros

 

EN SAVOIR PLUS

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« Le Liberia est aujourd’hui partagé par une double clôture orange. Nous l’avons construite pour maintenir la maladie à distance. Nous l’avons construite pour les séparer de nous ; eux, les malades ; nous, les privilégiés, en bonne santé. Nous l’avons construite pour moins ressentir son côté mortel, pour la noble cause de pouvoir prodiguer des soins en isolement.

Patrick est d’un côté, moi de l’autre. Je le vois tous les jours, on se sourit et on se fait un signe de la main. Patrick n’est qu’un enfant, mais il traîne déjà avec des garçons cinq fois plus âgés que lui, comme s’il essayait de faire oublier qu’il est bien trop jeune pour mourir. Lorsqu’ils ont suffisamment d’énergie, ils jouent aux dames et au poker, et écoutent BBC Afrique grâce à la radio que je leur ai un jour ramené dans mon costume d’envahisseur de l’espace. Patrick affiche un sourire timide, en coin, et un bleu près de l’œil droit. Il vient juste de perdre sa mère, mais son père est avec lui dans cet horrible endroit.

Chaque jour je me répète : « Ane, ne t’émeut pas trop sur cet enfant qui n’appartient déjà plus au monde des vivants. Il est là pour une semaine, mais sera bientôt parti pour toujours. Comment pourras-tu travailler une fois qu’il sera parti ? Tu as donc oublié ce que tu faisais ici ? Le « business Ebola », comme ils disent à la radio. Jusqu’à 90% de mortalité. Les gens de ce côté-là de la barrière ne reviennent plus de ce côté-ci. Tu sais que c’est dangereux d’être proche. »

Je me le répète chaque jour, mais cela ne marche pas. Il m'est impossible de ne pas chercher ce sourire en coin lorsque j’arrive le matin. Impossible de ne pas remarquer, d’un jour à l’autre, ces petites baisses d’énergie. Je ne peux m’empêcher de lui faire un signe, de scruter son visage et sa courbe médicale à la recherche d’une indication, quelque chose pouvant me laisser croire que son état s’améliore. Quelque chose pouvant me faire espérer qu’un jour, on jouera ensemble au poker, débarrassés de ce masque, ces lunettes et ces doubles paires de gants.

Puis le matin tant redouté arrive. Celui auquel j’ai essayé de me préparer. Ce matin où Patrick ne m’adresse pas de signe. Je regarde par-dessus la clôture et il allongé sur un matelas, dans l’ombre. Je m’habille. Je m’attends au pire. Je me dirige vers la salle. Son père me raconte que Patrick s’est plaint toute la nuit de douleurs à l’estomac. Ses lèvres sont sèches, ses yeux brillants, il est fiévreux et a perdu son énergie habituelle. Il essaye de me sourire lorsqu’il m’aperçoit.

« Patrick, mon ami, tu n’as pas l’air en forme. Ça m’inquiète de te voir comme ça. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? ». Il me regarde, murmure quelque chose. Je me rapproche dans mon volumineux costume de l’espace. Qu’est qu’il a dit ? « J’ai dit, est-ce que je peux avoir un vélo ? ».

Tu aimais ta mère et tu étais à côté d’elle lorsqu’elle est tombée malade. Maintenant, tu es toi aussi entouré d’une clôture orange et tu n’apprendras jamais à faire du vélo. Est-ce que tu sais ce que tu as ? Crois-tu qu’il s’agit de simples maux d’estomac ? Est-ce que tes amis plus âgés ne t’ont pas parlé d’Ebola ? Ou est-ce qu’ils baissent le volume de la radio lorsque BBC Afrique t’explique que bientôt, tu vas te vider de ton propre sang ?

Je m’en vais. Je ne veux pas commencer à pleurer dans mes lunettes de protection. Je m’en veux d’avoir rencontré cet enfant. Pourquoi suis-je venue ici ? Je décide de ne pas travailler le reste de la journée, et me jure de trouver bientôt un boulot "normal".

Le matin d’après, quelque chose me rappelle là-bas. Je veux être là pour le père de Patrick, quoi qu’il advienne. Il a l’air fatigué, mais il me sourit dès qu’il me voit derrière la clôture. Affalé sur la chaise à côté de lui, quelqu’un d’autre m’envoie un sourire timide, en coin. On se fait signe. Patrick n’a pas l’énergie pour se lever de sa chaise, donc je m’habille et j’entre. Même s’il ne voit qu’une portion de mon visage, il me reconnaît : « je peux voir mon amie, mais pas mon vélo ! » Comment lui dire que je ne pensais pas qu’il serait encore là ce matin ? J’essaye de trouver les bons mots… Si je lui disais que ça m’est complètement sorti de la tête ? Il me regarde d’un air sévère.

Patrick est sorti du centre dimanche dernier avec son père. Ils étaient tous les deux épuisés. Je n’arrivais pas à croire que Patrick ait pu guérir d’Ebola avant même que son bleu près de l’œil n’ait eu le temps de s’estomper. Il était devenu si maigre qu’on a dû attacher son pantalon avec de la ficelle. Sortir d’un tel centre peut être tout à fait troublant. Après des semaines à être fui, soudainement les gens veulent vous prendre dans leurs bras et vous embrasser. Ça peut en dérouter plus d’un, même un jeune "homme" déjà rompu à la vie comme Patrick.

Lorsque quelqu’un s’en sort, l’occasion est rare, on lui donne un certificat attestant de son statut négatif. Patrick se tient ici, du bon côté de la clôture, avec son sourire timide et tenant son diplôme Ebola, prêt à apprendre comment faire du vélo. »