Adama rentre chez elle après avoir survécu au virus Ebola, mais elle a perdu l'enfant qu'elle portait.
Adama rentre chez elle après avoir survécu au virus Ebola, mais elle a perdu l'enfant qu'elle portait. © Agus Morales/MSF

Adama Kargbo est tombée enceinte à peu près à l’époque où l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a déclaré que l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest était une urgence sanitaire internationale. Quelques mois plus tard, le virus s’est infiltré dans son corps et a frappé sa famille. Âgée de 18 ans, elle a été admise dans un centre de traitement d’Ebola. Même si elle a perdu son bébé, contre toute attente, elle a survécu. Et c’est aujourd’hui le premier jour de sa nouvelle vie.

INTERVENTIONS DE MSF

 

Thinglink Ebola

Cliquer pour découvrir notre carte interactive

 

CHIFFRES-CLES

• Plus de 4300 MSF déployés, dont 307 internationaux
• 8 centres de traitement gérés par MSF avec un total de près de 650 lits ainsi qu'un centre de transit
• Plus de 8100 patients pris en charge, dont 4960 cas confirmés et près de 2300 survivants
• Plus de 1 400 tonnes de matériel médical acheminées
• Budget prévu pour 2014 et 2015 : 113 millions d'euros

 

EN SAVOIR PLUS

► Consulter notre dossier spécial "Urgence Ebola".

► Consulter notre FAQ Ebola.

 

ALLER PLUS LOIN

Blog Ebola

► Retrouvez les récits de nos équipes luttant contre Ebola

L’infirmière MSF Marisa Litster se prépare à pénétrer dans la zone à haut risque, là où sont adressés les patients. Sa mission consiste à en faire sortir Adama car les résultats des derniers examens montrent qu’elle a survécu à la fièvre hémorragique qui a tué plus de 8 600 personnes en Afrique de l’Ouest.

Nous sommes à Kissy, un faubourg Freetown, la capitale de la Sierra Leone, où Médecins Sans Frontières a construit son dernier centre de traitement Ebola en date dans ce pays qui recense le nombre de cas déclarés le plus élevé.

« Adama est un cas à part. Elle a été notre première patiente et elle va sortir aujourd’hui », explique l’infirmière tandis qu’elle enfile les équipements jaunes de protection individuelle. Adama a été admise le 8 janvier, le jour de l’ouverture du centre. La solitude est monnaie courante chez les patients d’Ebola mais Adama s’est sans doute sentie encore plus seule : lorsqu’elle a été admise, elle était l’unique patiente.

L’infirmière accueille aujourd’hui une dizaine de patients et Adama est complètement guérie. « Je suis très contente pour elle mais aussi un peu nerveuse, parce que je vois bien qu’il y a beaucoup d’angoisse, confesse Marisa. Il ne s’agit là que d’une partie du voyage. Une grande étape sera de rentrer chez elle et d’affronter les conséquences de tout ce qui va avec Ebola. »

Après le rituel propre aux préparatifs avant de pénétrer dans la zone à haut risque (ajuster les lunettes de protection, s’assurer qu’il n’y a pas de failles par lesquelles le virus pourrait s’infiltrer), le personnel médical pénètre à l’intérieur. Adama est assise sur une chaise en plastique, elle attend. Elle se lève et marche vers la douche de désinfection au chlore. Elle n’est plus contagieuse mais ses vêtements et ses effets personnels pourraient être contaminés, et toutes les traces du virus doivent être éliminées.

Quand Adama franchit la palissade en bois qui marque la séparation entre les patients et le monde extérieur, de timides applaudissements se font entendre. De l’autre côté, deux personnes l’attendent : Roberto Wright Reis, le responsable de la promotion sanitaire pour MSF, qui offre à Adama un soutien psychosocial depuis deux semaines ; et Javiera Puentes, responsable de l’équipe médicale. Enfin libres de la toucher, ils l’enlacent, lui tiennent la main, posent la main sur son épaule.

Tandis que le groupe remonte l’allée vers la sortie, entre deux palissades orange, des applaudissements plus marqués résonnent, ce sont les logisticiens originaires de la Sierra Leone. Adama sourit et leur fait signe. Roberto lève sa main en l’air dans un geste de victoire. Dans la bataille « Ebola contre Adama », Adama a gagné, incontestablement. Une nouvelle émotion nous étreint quand la jeune fille de 18 ans laisse l’empreinte de sa main sur le « mur des survivants » – une tradition dans les centres de traitement Ebola. Le mur est pour l’heure un rectangle blanc, touché par une seule personne : la main d’Adama est la première empreinte bleue sur la toile blanche.

Mur empreintes ebola elwa 3 Le mur où les survivants laissent leurs empreintes dans le centre de traitement d'Ebola ELWA 3 à Monrovia, au Liberia.
© Francois Dumont/MSF

 

 

 

 

Ebola et les femmes enceintes

Éloignée de chez elle depuis deux semaines, Adama s’assoit avec Javiera, la responsable de l’équipe médicale, pour écouter quelques conseils. « Ebola entre en vous et vous vide de toute votre énergie et de toutes vos vitamines, explique-t-elle. Maintenant que le virus est parti, vous allez vous sentir affaiblie pendant un ou deux mois. C’est normal. Ne pensez-pas que vous n’allez pas mieux – tous les survivants d’Ebola se sentent faibles pendant des semaines. »

Javiera conseille à Adama de ne pas avoir de relations sexuelles non protégées pendant trois mois car le virus reste actif quelque temps dans les fluides séminaux et vaginaux. « Ne tombez pas tout de suite enceinte, vous êtes trop faible. C’est un nouveau chapitre de votre vie qui s’ouvre, et vous allez avoir besoin de prendre soin de vous. Dormez et mangez bien. »

Le taux de mortalité chez les femmes enceintes contaminées par le virus est une question beaucoup discutée. Une étude menée en République démocratique du Congo a confirmé le décès chez 95 % des femmes enceintes, mais l’échantillon était trop réduit pour pouvoir en tirer des conclusions.

S’il est clair que les chances de survie pour la mère sont moindres que dans les autres cas, les perspectives pour le fœtus sont pires encore. Le virus semble même se concentrer sur ce dernier.

Les équipes médicales de la nouvelle unité de maternité MSF ne peuvent pas effectuer les procédures de routine en raison du risque élevé d’exposition aux fluides corporels, mais elles font appel aux thérapies intraveineuses, aux médications orales et, surtout, elles essaient de réduire les saignements de la mère pendant le travail et après l’accouchement, afin de prévenir le risque d’hémorragie et de décès dû à une perte de sang.

Javiera a fini de prodiguer ses conseils médicaux à Adama et les personnels s’approchent, soucieux de savoir comment celle-ci se sent. Elle est un peu submergée, elle remercie tout le monde et déclare : « Je me sens bien. Je suis heureuse de sortir, et je prie pour que les autres malades puissent sortir eux aussi. » L’équipe a fait en sorte que son séjour dans le centre soit le plus confortable possible. Elle a apporté à Adama sa soupe au poivron préférée, alors même que celle-ci n’était pas au menu. « Je ne sais pas quel repas je vais préparer maintenant », dit-elle. Depuis deux semaines qu’elle est là, les ersonnels de MSF ont discuté avec elle pendant des heures depuis la zone à risque moins élevé, séparée de la zone à haut risque par une palissade en plastique orange. « J’aime sortir pour prendre l’air, » murmure Adama.

Elle porte un t-shirt et une jupe verts, les vêtements qu’on lui a donnés pour sa sortie. Elle coiffe ses cheveux et confie qu’elle préfère le rouge au vert, puis se prépare à rentrer chez elle. À quoi va ressembler sa nouvelle vie ? « Je l’imagine agréable. Quand j’irai mieux, je compte aller à l’université, étudier la comptabilité et travailler dans une banque. »

La vie après Ebola

Adama ne pourra pas tout de suite rentrer chez elle car elle est encore en quarantaine, entourée de bandages. La plupart de sa famille est venue en ville à cause d’Ebola. Sa mère, sa sœur et son frère sont à l’heure actuelle dans un centre d’accueil des cas suspects. Son frère Abu Bakar, qui n’a pas été contaminé, a été la seule personne à lui rendre visite pendant qu’elle luttait contre la maladie. Décision est prise qu’elle ira séjourner chez l’une de ses tantes à Waterloo, à une demi-heure de route du centre de traitement. Le rejet sera le premier obstacle auquel Adama devra faire face.

C’est une personne très spéciale qui accompagne Adama chez sa tante : Hawa Turay est l’une de ses anciennes professeures. Le destin les a réunies au centre de traitement d’Ebola, où Hawa travaille comme responsable de la promotion sanitaire. « Quand j’ai rencontré Adama au centre, je ne pouvais pas croire que c’était elle, enceinte de sept mois, se souvient Hawa tandis que la voiture MSF évite les nids-de-poule sur la route. Je ne pensais pas qu’elle survivrait, alors j’ai été très triste quand je l’ai vue. Quand elle est arrivée, elle était très faible, incapable de parler. Elle est maintenant la première femme enceinte à avoir survécu dans notre centre. Elle a l’air bien, heureuse. Mais elle a beaucoup perdu. »

Quand elles arrivent à Waterloo, les voisins observent, impassibles. Les membres des équipes de MSF embrassent Adama pour montrer à la communauté qu’elle n’est plus contagieuse, mais personne ne prête vraiment attention. Très vite, le frère d’Adama, Abu Bakar, arrive sur une moto. Dans les prochains jours, il espère qu’elle pourra venir chez lui. « Je suis heureux pour ma sœur. Désormais elle va rester avec nous. »

Pendant que tout le monde discute de son avenir, Adama s’assoit sur une chaise en plastique devant la maison. Les poulets et les chèvres se baladent autour du linge mis à sécher. Elle s’est assise, comme elle l’a fait pendant des heures devant la tente pour les patients atteints par Ebola au centre ; comme elle l’a fait pendant qu’elle reprenait des forces et de l’énergie après avoir perdu son bébé ; et tout comme elle l’a fait quand elle observait le paysage tandis que les autres patients bavardaient à côté d’elle. Elle est assise, comme quand elle luttait en silence contre Ebola, volant chaque minute, chaque heure, et chaque jour au virus. Quand elle cherchait à trouver un peu de sérénité en prenant l’air, ce grand air qu’elle aime tant.